De toutes les séries télévisées qui me facilitent la transition du labeur au sommeil, Joséphine, ange gardien est la plus enveloppante. L'héroïne, restée naine par quelque oubli de la nature, a reçu d'importantes compensations sous forme d'embauche permanente – nourrie, logée, blanchie – par une entreprise qu'elle nomme «là-haut» mais qu'on suppose liée à de complexes affaires divines. (Là-haut n'est pas plus compréhensible qu'ici-bas). Pour exécuter les missions qui lui sont confiées, elle dispose d'un outillage spécial, beaucoup plus rustique que celui de James Bond mais tout aussi efficace. Un claquement du pouce et du majeur lui permet de produire des miracles. Son moyen de locomotion est performant: elle disparaît ici pour réapparaître là dans la même seconde. Proche idéologiquement de son employeur, Joséphine fait le bien.

Mais contrairement à Navarro, qui le fait au nom d'une interprétation idéaliste et pompière de la loi, liberté, égalité, fraternité; contrairement à Louis la Brocante, qui le fait par un réflexe altruiste inné complété par un réflexe anarchiste acquis; contrairement à Colombo, qui le fait parce qu'il faut le faire et s'en console en le faisant mieux que les autres; et contrairement à eux tous qui font le bien une fois que le mal est fait, quand le crime est commis ou le faible s'est suicidé, quand il n'y a plus, pour réparer, qu'à chercher les coupables, Joséphine, elle, fait le bien avant, juste avant, pour éviter le pire. Elle veille sur les humains au moment crucial où un seul geste les figerait dans un destin de bourreaux ou de victimes, elle les met en garde, n'étant pas ange pour rien.

Je pense à elle ces temps-ci. Au lieu de gaspiller son temps à remettre de la charité dans les quartiers bourgeois, que ne s'occupe-t-elle des drames qui couvent à tous les étages de la maison européenne? Sur le palier français, les habitants hurlent qu'ils s'en fichent des autres, le règlement d'immeuble, ils n'en veulent pas, ils en ont marre, marre, marre. Le palier allemand observe en calculant: c'était la France qui était la première à vouloir cohabiter, avec une Constitution, et tout mais si elle ne veut plus, on ira voir chez les Polonais. Les étages catholiques complotent, les étages néolibéraux aussi, parfois ce sont les mêmes. Les eurosceptiques agressent dans l'ascenseur les europhiles qui ne tiennent pas leurs promesses. Des assemblées générales spontanées lancent des pétitions contre Bruxelles, que signent presque tous les chefs d'étage, trop heureux d'avoir un coupable.

Joséphine, où es-tu? Viens, dépêche-toi, la France est au bord du suicide, si tu n'arrives pas avant le 29 mai avec ta boîte à miracles, elle se jettera dans le vide. Et à moins qu'on ne confie l'enquête à Colombo, cet idiot de commissaire Moulin nous fera croire que c'est Bolkestein qui l'a poussée.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.