La «reprise» dont parle le monde des affaires dépassant mon entendement, je me suis ouverte de mes doutes à un économiste de ma connaissance. Pourquoi, lui ai-je demandé, si tous les défauts structurels de l'économie qu'on a décrits comme la cause de la crise sont toujours là, chacun fait comme s'ils n'existaient plus? Pourquoi une même économie produit-elle un jour de la récession et un autre de la reprise? Sourire un brin condescendant de mon interlocuteur:

– C'est ainsi, dit-il, ça repart!

– Que voulez-vous dire par «ça», insistai-je?

Compassion de mon interlocuteur, visiblement habitué aux rationalistes de mon genre.

– Il s'agit d'une réaction naturelle: «ça» repart parce que «ça» ne peut plus durer, répond-il. Il est impossible de vivre plus longtemps dans la dépression. A un moment donné, sans qu'on comprenne bien comment, ni pourquoi justement à ce moment-là, la confiance se met à remplacer le pessimisme, le moindre prétexte qui permet de la justifier est aspiré comme de l'eau fraîche, on en fait une théorie, une profession de foi, et tout le monde l'écoute avec délices car elle comble l'envie qu'on en avait, elle guérit de la lassitude d'être las, elle est si bonne à prendre qu'elle se répand de cercle en cercle, consolante, excitante. Et de nécessaire, la voilà devenue vraie.

– C'est magique! osai-je.

Mon interlocuteur ne m'en veut pas, il sait qu'il y a un début à tout, même en économie.

– Ces phénomènes ont été étudiés, m'explique-t-il patiemment. Il existe des théories des cycles. Les quatre phases: crise, récession, reprise et expansion sont liées dans un enchaînement logique, elles sont indispensables l'une à l'autre, plus ou moins hautes, plus ou moins longues, mais toujours dans le même mouvement sinusoïdal. Il est d'ailleurs inscrit dans la Bible: sept ans de vaches maigres, sept ans de vaches grasses…

Il est plaisant d'entendre que l'économie a besoin du pharaon pour rêver et de Joseph pour interpréter le rêve. Dans le texte biblique, le roi égyptien voit en songe sept vaches maigres avaler sept vaches grasses et sept épis chétifs absorber sept beaux épis. Joseph comprend tout de suite: les vaches maigres et les petits épis, ce sont les années de mauvaises récoltes et de pénurie, il y en a sept; les vaches grasses et les beaux épis, ce sont les bonnes pluies, l'herbe abondante et le soleil câlin sur le maïs, sept ans de suite.

Je ne suis pourtant pas avancée: que se passe-t-il la sixième année, vers le neuvième mois, quand le maigre va passer au gras?

Là, Joseph ne comprend pas non plus. Il recommande seulement au pharaon d'économiser un cinquième des bonnes récoltes des années grasses pour l'avoir au grenier les années maigres. Joseph est le premier fiscaliste de l'histoire économique. Mais où est le premier psy capable d'expliquer pourquoi, à un moment donné, les humains sont las d'être las?

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