Dans l'ancien temps, les apprentis journalistes recevaient dans leur kit de débutants, avec la gomme, le tipex et le dictionnaire des difficultés du français, une table des dix commandements professionnels à l'observation desquels ils seraient pour toujours tenus et jugés. L'un de ceux-ci était: tu n'emploieras jamais la première personne du singulier. Le «je», instruisaient les aînés, n'appartient pas au monde de l'information. Les nouvelles passent au travers des journalistes, des passoires, qui les collectent, les trient et les mettent en forme en s'en mêlant le moins possible. Leur inestimable service est d'autant plus apprécié qu'eux-mêmes n'encombrent pas de leur proéminence le champ de l'actualité. Ainsi soit-il.

En parfait observant, le narcissisme tenu en laisse, le journaliste François Gross n'a presque jamais dérogé à cette règle. Dans l'interview autobiographique avec Christian Ciocca qu'il publie ces jours-ci aux Editions de l'Aire, Quoi de neuf, il confirme: «Mon moi n'intéresse pas le lecteur.» «J'ai une horreur viscérale du moi, du je, que je chasse, généralement, dans mes chroniques et mes éditoriaux.» Mais il précise: «A suivre plusieurs de ses articles, on finit bien par percer le bonhomme, ne croyez-vous pas?»

Dans l'univers actuel des je et des moi surélevés, pareille insistance subvertit. Est-ce la coquetterie d'un célèbre qui protège sa gloire de l'envie du quidam? Le «bonhomme» ne servirait pas une telle échappatoire. «La» gazette ou «le» journal du jeune Gross sont des églises, il le dit. Qu'importe à ce moment-là le nom des sacristains, ils n'aspirent pas à se découvrir. Ils servent une cause, «l'information», avec une technique, l'«objectivité», qui grandit leur autorité en proportion de la modestie de leur signature. L'anonymat de l'auteur garantit le sérieux de la nouvelle. L'information domine celui qui l'écrit, le prestige du titre sous lequel elle est vendue suffit à la satisfaction générale.

Entre-temps, les églises de Gross sont devenues des sectes. Il en existe de si variées et diversement respectables qu'il y faut des repères: signatures plus grandes, journalistes subjectifs, exposant leur moi en connivence avec «leurs» lecteurs. Gross le sait, il a les «siens». Karl Lagerfeld débarque avec son nom chez Hennes & Moritz, une marque dans une montagne d'habits anonymes. L'égal du je des journalistes. Les articles de la prude revue socialiste Domaine Public sont maintenant signés en tête et en toutes lettres. Les traducteurs ont un nom, les employés de la poste aussi. Pour gagner sa vie, le je est sommé de montrer qui il est. Gross rapetisse le sien, c'est sa façon à lui de défendre la marque de son jeu.

«Quoi de neuf», entretiens avec Christian Ciocca, suivi de «Journal de guerre, Irak 2003», préface de Christophe Gallaz, L'Aire, octobre 2004, 211 pages.

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