C'est Pâques, le printemps, la résurrection. Avec l'arrivée d'air chaud, les humains de l'espace judéo-chrétien ressentent le besoin de festoyer. La récession économique ne devrait pas les en empêcher: il est possible de nourrir agréablement des groupes de 100 personnes pendant une journée entière – deux repas et trois collations – pour une somme modique de 8 fr. 50 par tête. La méthode est consignée dans le Règlement 60.6 d de l'armée suisse, Recettes de cuisine, valable depuis le 1er janvier 2005. Pour avoir goûté par deux fois cette année à la table militaire helvétique, je puis confirmer le sérieux de l'affaire: des mets équilibrés et goûteux, servis à bonne température par une troupe professionnelle très sûre d'elle. Deux victoires récentes de la Swiss Armed Forces Culinary Team lors de concours mondiaux de cuisine militaire ont conforté chez elle le sentiment de sa valeur.

Le règlement 60.6d, émanation de l'article 9 de l'ordonnance d'organisation du Département militaire fédéral du 13 décembre 1999, n'existe pour l'instant que dans sa version allemande, le français est attendu en décembre. Tiré à 25 000 exemplaires, il s'est vendu comme Da Vinci Code et il faut maintenant attendre une réimpression. Son succès va de pair avec celui de la croix suisse et du marketing néo-patriotique; avec le retour aux racines des blasés de la langouste qu'une tranche de pain bis réjouit philosophiquement. C'est un bouquin de débutant, facile comme ceux qui servaient à enseigner aux filles dans les écoles ménagères. «Il ne faut jamais sous-estimer la signification de la nourriture et de la boisson pour le moral, la motivation, la performance et la bonne santé», annonce dans sa préface l'auteur anonyme qui ajoute: la meilleure recette, le meilleur produit et le meilleur équipement ne sont rien si les chefs, en cuisine, ne travaillent pas dans la joie et la fierté du métier.

Suivent les rudiments de la chimie et de la physique des aliments, les précautions d'hygiène puis les 250 recettes avec leur matricule. Le tiramisu porte le numéro R1013. Chaque portion de 180 gr contient 421,2 Kcal, pour 1763,3 joules, 15,6% d'hydrate de carbone, 1,7% de protéines, 4,2% de graisse. Pour 100 personnes, il faut 38 portions de biscuits militaires, je le dis juste en passant.

Le rösti, matricule R0502, se réalise en cuisant les galettes de pommes de terre râpées d'un côté puis de l'autre. S'il s'agit de pommes de terre lyophilisées de l'armée, «il faut lire les instructions sur les paquets». La variante de Maluns comprend l'ajout de 1 kg de farine et de 2 kg de flocons de beurre aux 15 kg de pommes de terre. Un supplément de joie (0 kcal) est indispensable pour remuer pendant une heure et demie jusqu'à ce qu'apparaisse dans la poêle le doré léger d'un soleil de Pâques. Les invités applaudissent. Le ragoût mexicain, matricule R0407, les attend dans sa sauce (358 Kcal).

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