Quand le lecteur lira ces lignes, il aura une information que je n'avais pas en les écrivant. Les six petites heures qui séparent le bouclage du journal et sa distribution lui auront apporté la nouvelle que nous attendons depuis des semaines: Georges W. Bush gagne ou perd la Maison Blanche, ou les machines à voter ont défailli. Dans tous les cas, le monde de ce matin n'est pas le même pour le lecteur que le mien d'hier soir.

Je prévoyais la journée d'aujourd'hui, envahie d'inquiétude, de soulagement ou d'indignation. J'entendais déjà le lecteur tirer des conclusions sur un événement dont il aurait la connaissance tandis qu'elle me manquait encore. J'étais là à me ronger pour savoir en quoi je pourrais lui être utile ce mercredi 3 novembre – les tuiles du calendrier tombent toujours sur moi – lorsqu'un ami m'a secouru. Sachant que nous serions, le lecteur et moi, séparés par cet abîme de différence qu'aucun handicap ne pourrait compenser, il m'a éloignée du jeu. Je souhaite à tout le monde des amis comme celui-ci, discret, utile, et toujours présent quand on a besoin de lui.

Permettez-moi, dans un jour pareil, de faire son éloge.

Son âge est le gage de sa qualité. Il est venu au monde en 1899 en Allemagne où son père, le Norvégien Johan Vaaler, l'a fait inscrire au registre. En 1919, il a émigré en Autriche, où il a acquis son aspect familier d'aujourd'hui, sobre, élégant dans sa simplicité et sa modestie. Il a déployé dès le début la gamme de ses avantages: léger, facile à fréquenter, peu coûteux à entretenir ou à remplacer s'il se perd. Il est maître des bureaux et créateur d'ordre. Nous lui sommes redevables des classements et tris, durables sous son autorité.

Grâce à lui, je conserve une pile de documents sur Bush, une autre sur Kerry, une troisième sur les Etats-Unis, divisée en sous-piles, guerre, économie, religion, etc., tout ce qu'il a fallu récolter pour écrire des articles sur les élections américaines les mercredis précédant le vote.

Mais hier, tandis que l'Amérique votait, je contemplais ces piles, désolée. Elles ne me servaient à rien. Elles embrassaient tout le sujet, des réflexions et des récits de faits importants, des choses qu'il est nécessaire de savoir pour exercer décemment un métier comme le mien. Mais elles ne contenaient pas le principal: le nom du vainqueur des élections, ni s'il y en aurait un seul ou deux, la seule information intéressante du lendemain. Les piles m'ayant lâchée, l'unique ami que j'avais avec moi en ce pénible intervalle était le bon vieux trombone qui les tenait ensemble. Il a fait de son mieux pour me faciliter la vie. Quoiqu'il arrive, il ne me quittera pas. Demain jeudi, je jetterai les piles Kerry, Bush, il en refera d'autres avec moi, sur l'après-Bush, l'après-Kerry, etc. Les présidents passent, le trombone reste.

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