On doit les fondations de l'Union européenne à un marchand de cognac, l'affaire est assez connue. Le jeune Jean Monnet, élevé entre les chais familiaux des bords de la Charente, est expédié à seize ans à Londres pour y apprendre l'anglais et rencontrer la clientèle. «N'emporte pas de livres, dit le père, personne ne peut réfléchir pour toi. Regarde par la fenêtre, parle aux gens, prête attention à celui qui est à côté de toi.» Le garçon regarde et réfléchit. Ce que voit un négociant en spiritueux est forcément différent de ce que voit un négociant en armes. Les conditions-cadres de son succès sont la paix, le pouvoir d'achat et le savoir vivre y attenant. Tout le programme de Monnet.

En 1988, pour commémorer le centenaire de sa naissance, un carré de dames de Cognac ont mis leur énergie à fonder dans leur ville un salon de la littérature européenne. Les livres que Monnet n'a pas emportés se sont multipliés, dans toutes les langues, sous toutes les formes, grâce à elles, ils reviennent chaque année à Cognac dans un subtil dosage de genres et de styles, comme pour témoigner de la grandeur du grand homme. Un «prix Jean Monnet de littérature européenne» est décerné à un auteur, cette année Angel Wagenstein, écrivain metteur en scène bulgare, pour son livre Adieu Shanghai sur l'histoire des réfugiés juifs en Chine.

Année après année, pendant cinq jours, le petit monde de Cognac s'ouvre aux dimensions littéraires de l'Europe qui côtoie là sans chichi l'expression romanesque la plus provinciale de l'Ecole de Brive. Le soir, autour des tonneaux, Pologne, Danemark, Irlande et Vendée sont du même continent. L'Europe qui écrit est une Europe qui boit et le cognac est son prophète.

Prophète mutant, je tiens à le signaler. Ayant participé au salon 2004 sous prétexte d'y parler des frontières, je peux vous donner de ses nouvelles. On ne le boit plus seulement au dessert mais en apéritif, glacé au congélateur comme de la vodka ou rafraîchi avec des glaçons: «cognac on the rocks». Quand on a soif, on le mélange avec du Schweppes ou du Canada dry, «cognac long drink». Jeune, on le sert avec les huîtres ou le foie gras. Vieux, on continue de le tourner dans son verre au creux de la main pour le chauffer pendant que le café refroidit. Très vieux, on se contente de le regarder car on ne peut plus se le payer.

Le cognac s'exporte presque en totalité aux Etats-Unis, en Asie, en Europe et au Duty Free Land, terre de personne pour payer les taxes. Il représente un cas exemplaire de marchandise changée par son marché. Les Japonais en ayant fait leur whisky, la dernière bouteille de la marque la plus connue a pris la forme d'un flacon de whisky et le nom de «pure white». Honneur au bourgeois charentais Monnet qui chérissait l'interaction humaine.

A Cognac cependant, la Charente fait la belle devant la maison de François Ier. C'est elle qui assure la continuité.

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