Il était une fois

Afghanistan, le «grand jeu» du hasard et des malentendus

Les prétextes de la première guerre anglaise en Afghanistan, en 1839, étaient imaginaires. La peur et les préjugés ont été les véritables déclencheurs d’un jeu qui n’était ni grand ni réel. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

Q uand les archives du monde s’ouvrent, l’histoire s’élargit: de nouveaux points de vue apparaissent, des acteurs qu’on n’entendait pas acquièrent une parole. Le livre de William Dalrymple sur la première guerre anglo-afghane, en 1839-1842, est un modèle d’histoire multilatérale*. L’historien britannique a puisé dans les sources russes, indiennes et afghanes. L’affrontement impitoyable entre les Britanniques et les tribus afghanes, éclairé par ces apports, se charge des vérités humaines que le temps ne détruit pas: on reconnaît dans ce livre tout ce que les Afghans et les Occidentaux ont toujours été, et tout ce que les Américains et leurs alliés auraient dû savoir avant d’aller remettre de l’ordre dans un pays qu’ils ne comprennent pas. Les troupes de l’OTAN vont se retirer l’année prochaine. On est fondé à penser, après avoir lu Dalrymple, que l’Afghanistan restera pareil à lui-même, jusqu’à ce qu’il trouve sa propre paix.

Dalrymple affirme qu’en 1839 le fameux «grand jeu» n’a pas existé. Les Britanniques «croyaient» que les Russes projetaient d’envahir l’Afghanistan dans le but de s’emparer de l’Inde. L’historien démontre que cette croyance tenait aux préjugés anti-russes qui dominaient dans la classe dirigeante anglaise, mais qu’elle n’avait aucun fondement réel.

Pour conduire sa démonstration, il met en scène les deux personnages mythiques de ce malentendu: Alexander Burne, un explorateur écossais de l’Asie centrale passé informateur pour la Compagnie des Indes orientales avant de devenir vice-résident anglais à Kaboul; et Ivan Vitkevitch, un Polonais de la petite noblesse de Vilnius, opposant à l’occupation russe, arrêté et relégué en Asie centrale où, ayant appris le kazakh et le turc local, il est embauché comme agent russe.

En octobre 1837, le shah de Perse, lié au tsar par un traité, prépare une attaque sur Hérat, la ville afghane qui fait frontière avec l’Iran. Un lieutenant anglais est dépêché dans les parages: Henry Rawlinson, archéologue connu aujourd’hui pour avoir décodé l’écriture cunéiforme de l’époque de Darius. Par hasard, dans le Khorasan perse, il tombe sur des cavaliers cosaques accompagnant un officier russe, Ivan Vitkevitch, soi-disant porteur de présents au shah. Rawlinson demande audience au monarque pour vérifier. Il est depuis trois ans en Perse, où il forme des officiers au maniement des armes livrées par Londres dans l’espoir de détourner Téhéran de Pétersbourg. Il a des motifs de s’alarmer. Le roi lui déclare sans gêne que le Russe est en route pour Kaboul avec mission de rencontrer Dost Mohammad, le chef dynastique barakzai qui a détrôné Shah Shuja, un Sadozai, l’autre dynastie royale afghane. Rawlinson en déduit que les Russes cherchent une alliance avec Dost Mohammad et que la prise d’Hérat fait partie d’un plan consistant à anéantir le dernier bastion des Sadozai. Il communique aussitôt sa découverte.

Elle valide les pires craintes de l’Angleterre russophobe et sème la panique dans l’état-major en Inde. De Calcutta à l’Indus en passant par Peshawar et le col du Kyber, tous les postes sensibles sont avertis que la Russie est en train de concrétiser ses ambitions sur la colonie anglaise.

Quelles ambitions? Elles sont dans la tête des Anglais, assure Dalrymple. En réalité, la mission de Vitkevitch n’est que celle qu’a décrite le shah de Perse: établir une relation entre la Russie et le pouvoir afghan. Elle prend cependant l’allure d’un vaste projet expansionniste à cause d’Alexander Burne, et bien malgré lui.

L’Ecossais s’est rendu célèbre en 1834 par un best-seller sur l’Asie centrale, Voyages à Boukhara. Les Russes se rendent compte en le lisant que des espions britanniques ont exploré la région de fond en comble alors qu’eux-mêmes n’en connaissent à peu près rien, leurs intérêts se centrant sur la Perse et le Caucase. Craignant soudainement les visées anglaises – la paranoïa n’a pas de nationalité –, ils confient à Ivan Vitkevitch le soin de collecter des renseignements. Il sera l’Alexander Burne de la Russie.

Vitkevitch se rend à Boukhara. Il découvre le réseau d’espions de Burne. Il tombe par hasard sur un envoyé afghan en route pour Saint-Pétersbourg avec une demande d’aide: Dost Mohammad a en effet découvert que les Anglais s’appliquent à le renverser pour remettre Shah Shuja sur le trône. Il cherche donc des assurances diplomatiques pour contrer cette tentative. Vitkevitch accompagne l’envoyé afghan à Saint-Pétersbourg, où se tisse l’idée d’une alliance tripartite Russie-Perse-«Kaboulistan», pour faire barrière à une invasion britannique. Vitkevitch retourne à Kaboul avec la proposition. C’est à cette occasion que l’a remarqué le lieutenant Rawlinson.

Au même moment, Alexander Burne est aussi en route pour Kaboul, avec une mission parallèle: réconcilier Dost Mohammad et le chef des Sikhs, Ranjit Singh, afin de fonder une alliance entre l’Afghanistan, le Pendjab et l’Inde anglaise et faire pièce à l’avancée russe – qui n’existe pas.

Burne et Vitkevitch se rencontreront pour la première fois à Kaboul, à Noël 1837. Leur vie sera trop courte pour qu’il y ait une deuxième fois. Les informations qu’ils auront collectées pour leurs patrons respectifs seront utilisées par des cerveaux échauffés par la peur et les préjugés. Elles mèneront l’armée anglaise à Kaboul en 1839 et deux ans plus tard à son effroyable massacre, suivi d’une expédition de revanche plus terrifiante encore. En inventant ce terme du «great game», l’archéologue et lieutenant Rawlinson ne pouvait imaginer les destructions qui allaient se commettre sous cette appellation.

* William Dalrymple, Return of a King, the Battle for Afghanistan , Blooms­bury, 2013 (non traduit).

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