La conférence de Bonn serait un échec, tout le monde l'avait prédit. Les factions afghanes, réputées pour s'affronter les armes à la main, seraient incapables de s'entendre. Elles l'ont fait, pourtant. Certes, l'accord n'est pas entier entre les groupes réunis à Königswinter. Il est encore moins partagé entre les négociateurs de Bonn et ceux qui tiennent leur bout d'Afghanistan par la force du fusil. Les embûches, sur le terrain, seront innombrables et les risques restent immenses de nouvelles déchirures avant la naissance d'un pays pacifié et démocratisé.

Oui, mais diaspora et représentants des chefs de guerre afghans se sont parlés. Mieux: ils ont admis qu'il fallait, après 22 ans de conflits, tenter d'agir en faveur d'un peuple dont la communauté de destin est apparue ressoudée par l'épreuve, et grandie par l'espoir. Rien n'est réglé, mais à l'aune du pessimisme qu'ils affrontaient, les Afghans ont scellé un exploit.

Ce n'est pas la première surprise depuis le 11 septembre. L'Amérique devait faire tout faux, et connaître en Afghanistan son nouveau Vietnam: les talibans ont été anéantis en dix jours – sous réserve de leur résistance à Kandahar, et d'un Ben Laden dont la capacité de nuisance reste incertaine. Les bombardements devaient soulever l'ensemble du monde musulman contre l'Occident. Or, si la fureur s'est exprimée massivement, en étant parfois durement réprimée, l'explosion n'a pas eu lieu. Le Pakistan a tenu, les rues du Caire se sont calmées. L'écho du choc des civilisations tant redouté s'est perdu devant les visions d'un régime taliban pitoyable, honni par les Afghans, armé par les désillusions de mercenaires trompés et défaits.

Dans cette guerre, beaucoup d'événements ont ainsi contredit l'expertise générale. La victoire contre le terrorisme est loin d'être acquise, la réconciliation afghane n'en est qu'aux prémices, et les ondes de choc de ces semaines terribles, dans le monde arabo-musulman, peuvent encore provoquer d'imprévisibles vagues. Les haines et les ressentiments qui nourrissent le fanatisme religieux ne sont en rien évanouis. Mais à ce stade, il faut le constater: la fatalité du pire a chaque fois été conjurée.

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