Peu de pays peuvent raconter une histoire aussi tragique et complexe que l’Afghanistan, terre dont l’écrivain Joseph Kessel avait si bien capté la beauté farouche dans Les Cavaliers, son fameux roman de 1967. Carrefour entre plusieurs civilisations, envahi par l’Empire perse, Alexandre le Grand, Gengis Khan, les Soviétiques et les Américains, il leur a toujours farouchement résisté, et renvoyé le cru reflet de leur échec à l’occuper durablement.

C’est aujourd’hui sur les erreurs de Washington que le pays des Pachtounes jette sa lumière, un peu plus d’une année après le départ des troupes de Joe Biden. Oui, comme l’affirme le taliban dont nous publions l’entretien, l’Afghanistan est un pays plus sûr depuis le 15 août 2021. Moins d’attentats, moins d’attaques de drones, moins d’insécurité: à ce titre-là au moins, on y vit mieux qu’auparavant.

Oui encore, les «Occidentaux» portent une lourde responsabilité dans la mort d’innombrables civils afghans tués par des drones, des massacres qui ont contribué à l’accueil des talibans par une partie des Afghans. Enfin, l’homme a raison aussi de pointer le rôle américain dans l’effondrement économique. Il aura fallu plus d’une année pour que Washington débloque la moitié des actifs de la banque centrale afghane.

Un manque de compétences

Le reconnaître n’exonère en rien les talibans de leur responsabilité dans les maux du pays qu’ils gouvernent. Si le niveau de violence envers les civils a baissé, c’est avant tout parce qu’ils ont mis fin à leurs attaques meurtrières des Américains et de leurs partenaires afghans. Et puis, définir la violence par le niveau de crime dans la rue constitue une acception bien étroite du terme. Que sait-on, par exemple, de l’augmentation du nombre de meurtres domestiques?

Enfin, si la situation économique de l’Afghanistan est aujourd’hui désastreuse, c’est aussi parce que de nombreux talibans manquent cruellement des compétences indispensables à la bonne gouvernance d’un pays, arrivés au pouvoir pour imposer une certaine lecture de l’islam. Le piètre état des droits et des libertés anéantit quasi toute velléité créatrice ou entrepreneuriale. Sans compter la corruption qui perdure après qu’elle a déjà marqué l’administration de l’ancien président, Ashraf Ghani.

Le pays sublimé par Kessel appartient au passé, mais comme hier, son destin dépend étroitement de l’étranger, qui se contente pour l’heure de diaboliser les talibans. La communauté internationale devra pourtant dialoguer avec eux si elle veut donner un avenir à l’Afghanistan. Une injustice de plus pour tous les Afghans qui rêvent de liberté.


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