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Et si les Africains quittaient le sommet de Montreux?

Musanji Ngalasso-Mwatha, professeur de sociolinguistique et de linguistique africaine à l’Université de Bordeaux 3, imagine un scénario catastrophe pour la francophonie, dans le but de démontrer l’importance, et pas seulement en nombre, du continent africain

Scénario catastrophe. Imaginons, l’espace d’un instant, que les 20 Etats africains qui ont le français comme langue officielle* et qui constituent le gros bataillon des pays participant aux sommets francophones, décident, retour de Montreux, dans un même mouvement, de quitter la francophonie et de proclamer langues officielles leurs propres langues ou une autre langue étrangère de dimension mondiale (mettons l’anglais) ou susceptible de le devenir (le chinois). Le vide créé ne pourrait pas ne pas se voir. Je vois déjà l’émotion, immense, que cela susciterait: ce serait un véritable coup de tonnerre dans le ciel bleu-blanc-rouge de la francophonie. Les conséquences seraient immédiates: le français, sans cesser d’être une langue internationale importante (avec environ 150 millions de locuteurs), ne serait plus l’une des langues officielles des Nations unies ni l’une des langues de travail de ce même organisme à New York et à Genève, rôle qu’il est le seul à partager avec l’anglais. Ce rôle serait alors disputé entre l’espagnol, le portugais et l’arabe, qui sont aujourd’hui plus parlés que le français dans le monde et qui disposent d’une large audience dans un grand nombre d’Etats. La francophonie, comme organisation internationale fondée sur l’usage d’une même langue, le français, se réduirait à une peau de chagrin: il resterait seulement, comme Etats souverains, la France et Haïti, comme en 1945, à quoi s’ajouteraient deux principautés (Monaco et Andorre), une région autonome de l’Italie (Val d’Aoste), deux provinces du Canada (Québec et Nouveau-Brunswick), quatre provinces belges (Hainaut, Liège, Luxembourg, Namur), des cantons suisses (Fribourg, Genève, Jura, Vaud, Neuchâtel et le Valais). Les sommets réunissant les chefs d’Etats et de gouvernements francophones deviendraient des réunions de famille, intimes et chamailleuses. Les rencontres franco-africaines organisées périodiquement autour du président français cesseraient d’exister.

Ce scénario catastrophe est assurément loin de se produire, du moins dans l’immédiat. Deux raisons essentielles à cela. La première, c’est la solide implantation du français dans la plupart des Etats africains qui l’ont choisi, après leur accession à l’indépendance politique, comme langue officielle. Le français, héritage de la colonisation, n’a jamais été aussi prospère que depuis la décolonisation; il n’a jamais été aussi largement appris et pratiqué. Certains esprits chagrins, souvent mal informés, proclament, à qui veut les entendre, que le français est en crise voire en recul. La vérité, c’est que les pays africains indépendants ont fait pour le français bien plus que ne l’ont fait les colonisateurs eux-mêmes: dans les pays de colonisation belge (Congo-Kinshasa, Rwanda et Burundi) les administrateurs coloniaux s’adressaient à la population en kikongo, en lingala, en tshiluba, en kiswahili, en kirundi ou en kinyarwanda. L’enseignement dans les classes primaires était dispensé dans les langues locales avant d’être poursuivi en français. La presse écrite était en français, parfois en flamand, et en langues africaines. Les émissions de radio destinées à la population étaient diffusées dans les langues locales. L’affichage public était offert, en partie, dans ces mêmes langues. Aujourd’hui tout est en français dans la majorité des Etats et l’on parle de recul de la langue officielle! En réalité, l’Afrique est le seul endroit de la terre où le français progresse significativement. Rappelons qu’en 1960, sans l’entrée massive des pays africains dans l’Organisation des Nations unies en tant que membres à part entière, le français ne serait pas devenu l’une des langues officielles et, avec l’anglais, l’une des langues de travail de cet organisme international. La seconde raison qui rend improbable le scénario catastrophe évoqué ci-devant, c’est l’attachement des Africains au français, une langue non africaine de dimension internationale dans laquelle ils voient un facteur d’ouverture au monde mais aussi un moyen d’ascension personnelle et professionnelle.

Le scénario catastrophe a été imaginé dans un seul but: mettre en exergue le poids immense de l’Afrique dans la francophonie mondiale. La francophonie institutionnelle existe grâce à l’initiative des Africains (Senghor du Sénégal, Bourguiba de Tunisie et Hamani Diori du Niger) alors même que dans le climat encore échaudé des années 1960, les dirigeants du Nord, à commencer par le général de Gaulle, se méfiaient d’une telle initiative par crainte d’être taxés de néocolonialistes. Ils n’ont adhéré à l’idée qu’en 1970, au moment de la création, à Niamey, de l’ACCT, future OIF, soit dix ans après la vague des indépendances. De Gaulle, parti du pouvoir en 1969, n’a donc pas pris part à l’éclosion de la francophonie officielle qu’il considérait comme dangereuse et à l’égard de laquelle il nourrissait une forte méfiance. Aujourd’hui le poids de l’Afrique est indispensable pour évaluer la francophonie: les Africains représentent à peu près la moitié du nombre total des francophones dans le monde. Les études projectives montrent que ce poids sera encore plus important dans un avenir qui n’est pas très lointain: en 2050 environ 80% des francophones dans le monde seront Africains. Explication: démographie stagnante au Nord, galopante au Sud.

La participation libre des Etats africains au mouvement francophone implique des droits et des devoirs pour tous les partenaires. Droit à la solidarité pour faire progresser partout la démocratie et les libertés publiques et individuelles; solidarité aussi dans le traitement des grands problèmes générés par la mondialisation et dont l’Afrique est l’une des principales victimes, qu’il s’agissse de la désertification, de la déforestation ou des espèces animales menacées, des ressources du sol et du sous-sol, de la terre que nous habitons, de l’air que nous respirons ou des mers qui nous nourrissent, de la santé et de l’alimentation des populations, de la coopération économique ou de l’équilibre et de la réciprocité dans les échanges commerciaux. Droit au respect des identités culturelles et linguistiques, à la dignité et à l’égalité dans les rapports entre partenaires du Nord et du Sud. Mais la participation au mouvement francophone implique aussi des devoirs qui incombent d’abord à ceux dont le français est la langue naturelle à l’égard de ceux qui l’ont adopté comme langue seconde, langue officielle ou langue de travail et qui, de la sorte, contribuent à en assurer la diffusion et la vitalité au niveau mondial.

La francophonie, dont on sait aujourd’hui qu’elle progresse en Afrique, alors qu’elle est en chute libre comme langue de travail dans les organisations internationales, doit cesser d’être frileuse non seulement vis-à-vis des autres langues mondiales, comme l’anglais ou le chinois, dont elle craint, à tort, l’envahissement, mais aussi vis-à-vis des langues autochtones africaines dont elle ne souhaite la promotion que du bout des lèvres dans l’espoir de conserver des positions qu’à tort ou à raison elle croit pérennes.

Je l’écrivais il y a quelques années déjà: «Les progrès de la langue française en Afrique, dans les années à venir, dépendront de sa capacité à jouer un rôle décisif, non seulement comme moyen de communication national, international et interafricain, mais aussi et surtout comme facteur réel de développement dans les domaines de l’éducation, de la science, de la technologie, de l’économie et de la vie sociale; ils dépendront également de l’accueil que les francophones du Nord réserveront aux productions littéraires, artistiques et scientifiques en provenance des pays du Sud. Il faut instaurer un dialogue des cultures, et d’abord un dialogue des langues, dans des conditions à la fois réalistes et acceptables, en évitant la diffusion à sens unique, appauvrissante pour tous. Dans tous les cas, la véritable coopération entre les peuples trouve son fondement dans le respect mutuel, l’échange équitable et la solidarité agissante.»**

La devise de la journée internationale de la francophonie, le 20 mars de chaque année, «Vivre ensemble, différents», doit être un rappel permanent du sens profond du lien qui tient ensemble les Etats dits «francophones». Ce lien, c’est la langue française qui fait coexister, dans le même espace, des hommes et des femmes de cultures et de langues différentes. La francophonie doit être un cadre, pas un carcan. * Il s’agit des Etats suivants: Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Comores, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Guinée, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad et Togo. ** Musanji Ngalasso-Mwatha, L’indispensable coexistence avec les langues africaines, «Le Monde diplomatique», numéro 417, 1988.

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