Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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En ce mois de janvier, alors qu’une légère brise souffle sur N’Djamena, une poignée de militants du mouvement d’opposition Les Transformateurs s’activent dans la capitale tchadienne. Gilets bleus sur le dos, pile de questionnaires dans la main droite et stylo-bille dans l’autre, ils tapent aux portes d’une dizaine de maisons. Si l’opération semble en apparence anodine – le porte-à-porte existe depuis aussi longtemps que les campagnes électorales –, les militants des Transformateurs ne se limitent pas à prendre les doléances de leurs interlocuteurs. Une fois récoltées, les précieuses données sont numérisées et viennent directement alimenter «les grandes réflexions stratégiques» du mouvement. Pour ce faire, la formation politique a même développé sa propre application mobile. Ce «porte-à-porte ciblé» a même un nom: lalekou.

Sources d'inspiration: Macron et Obama

Le parti s’inspire largement de la «grande marche» qu’avait lancée Emmanuel Macron alors ministre de l’Economie au printemps 2016 avec le soutien du cabinet Liegey Muller Pons, devenu eXplain. Le jeune président français avait lui-même «pioché» dans la campagne «fondatrice» de Barack Obama en 2008, à laquelle plusieurs membres fondateurs d’eXplain avaient pris part. La référence «Obama macronienne» est largement assumée par Succès Masra, opposant et président des Transformateurs. Diplômé de Sciences Po Paris en 2009, Masra est un camarade de promotion de deux proches du président français: son ancien conseiller spécial Ismaël Emelien et Mounir Mahjoubi, qui fut secrétaire d’Etat au numérique jusqu’en mars 2019.

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L’opposant Succès Masra n’est pas le seul à s’être inspiré des méthodes Obama. Ces dernières années, ces stratégies ont fait des émules un peu partout en Afrique francophone, de Cabral Libii au Cameroun, à Guillaume Soro en Côte d'Ivoire en passant par Ousmane Sonko au Sénégal. Cet activisme croissant est scruté de près par les chefs d’Etat ouest-africains, toujours sous le choc des mobilisations citoyennes burkinabè de 2014. En quête de jouvence politique, les présidents tentent eux aussi de se convertir à ces nouvelles méthodes.

Le président sénégalais se met en scène sur Twitter

Car la mobilisation digitale peut désarçonner les pouvoirs en place. Au plus fort, des manifestations de mars 2021, suite à l’arrestation d’Ousmane Sonko, le hashtag #FreeSenegal avait pris une ampleur internationale sur les réseaux: cité plus de 700 000 fois, le mot-dièse avait même atteint le podium des tendances de Twitter le 8 mars. Dans la foulée des manifestations, la présidence sénégalaise s’était rapprochée de plusieurs spin doctors en vue de mener la contre-offensive digitale. Très actif sur les réseaux sociaux, le président sénégalais a été l’un des premiers chefs d’Etats ouest-africains à investir les territoires numériques. Son compte personnel et celui de la présidence totalisent un peu plus de deux millions d’abonnés sur Twitter, faisant de lui le président d’Afrique francophone le plus suivi. Sur ce réseau social, il se plaît à se mettre en scène, relayant des photos avec l’acteur Omar Sy, ou encore le rappeur Akon.

Pour ce faire, Macky Sall dispose depuis 2018 de sa propre cellule digitale au sein du palais présidentiel. Il s’est par ailleurs très tôt attaché les services d’une société française de data électorale pour la présidentielle de 2019. Lors de sa campagne, le président sénégalais avait ainsi opté pour des meetings de plus petites tailles où le message délivré «devait être au plus près des réalités du terrain», bien loin des très coûteux méga-meetings de plus de 100 000 personnes longtemps très populaires en Afrique de l’Ouest.

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En Côte d'Ivoire, la vie politique est monopolisée depuis la mort du père fondateur Houphouet-Boigny en 1992, par les trois mêmes figures tutélaires que sont Laurent Gbagbo (77 ans), Alassane Ouattara (80 ans) et Henri Konan Bédié (88 ans). Ces derniers tentent eux aussi leur «mue» numérique. Dans un pays ou les deux tiers des électeurs ont aujourd’hui moins de 35 ans, la question s’est invitée au cœur de leurs stratégies partisanes respectives afin de séduire un jeune électorat urbain.

Des «fake news» made in Africa

Si Alassane Ouattara est de longue date en contrat pour sa com internationale avec l’agence parisienne Image 7 d’Anne Méaux, la formation présidentielle s’appuie plus que jamais sur ces jeunes militants pour élargir sa base. Le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) a également lancé sa propre web TV.

Dans le camp de l’ancien président Henri Konan Bédié, la stratégie digitale n’est pas aussi laissée de côté. En novembre 2019, dans le cadre de la présidentielle ivoirienne, le PDCI le parti d’Henri Konan Bédié s’était ainsi engagé avec UReputation, fondée par l’homme d’affaires tunisien Lotfi Bel Hadj. Un contrat largement mis en lumière quelques mois plus tard après la suppression par Facebook de l’ensemble des pages officielles d’Henri Konan Bédié et du PDCI. Dans le viseur du réseau social, UReputation a été accusée par le laboratoire américain d’investigation Digital Forensic Research Lab (DFRLab), rattaché à l’Atlantic Council, de tenter «d’influencer» la campagne électorale et de divulguer des fake news.

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Avec des politiques de protection des données encore fragiles, l’Afrique francophone offre un terrain fertile pour ses nouveaux communicants 3.0 aux méthodes parfois agressives et contestées. L’analyse et la place des grandes mutations des campagnes politiques à l’aide du numérique en Afrique de l’Ouest restent encore un «angle mort». Pourtant, s’il est très complexe de mesurer et quantifier les effets de ces stratégies sur le résultat d’une élection, elles posent aujourd’hui un véritable défi aux démocraties quant aux dérives déjà perceptibles sur le continent, où les grandes puissances, comme la Russie, la France, les Etats-Unis, ont également investi le champ de bataille des fake news.

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