Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez ici toutes les contributions.

En janvier 2019 s’est tenue à Dakar la troisième édition de la Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique, expression parmi bien d’autres de la place privilégiée qu’y occupe désormais cette notion dans les débats sur le développement et la croissance économique. Sur les 54 pays du continent, 37 se sont en effet dotés d’une «stratégie d’émergence», en écho au contexte macroéconomique des vingt dernières années: entre 2000 et 2019, l’Afrique a connu les taux de croissance les plus élevés du monde. Le continent serait-il passé de la «faillite de l’espoir», comme le titrait The Economist en 2001, à la promesse de l’émergence?

Comme le soulignent de nombreuses voix critiques, croissance n’est cependant pas synonyme de développement social. Durant ces mêmes années, les inégalités se sont très profondément creusées. De plus, la croissance des années 2000 reposait pour une bonne part sur les cours très élevés du pétrole et d’autres matières premières sur les marchés internationaux. Elle est donc volatile et, selon les projections de la Banque mondiale, cette dynamique va connaître un brusque coup d’arrêt du fait de la pandémie de Covid-19. Les discours et les pratiques de l’émergence méritent pourtant qu’on s’y arrête pour ce qu’ils révèlent des continuités et ruptures dans les modes de gouvernement de la croissance et du développement en Afrique. Les stratégies d’émergence s’inscrivent en effet dans une dynamique de redéploiement de l’Etat comme moteur dans la planification et la mise en œuvre des politiques de développement.

C’est dans le domaine des infrastructures que les effets de l’émergence sont peut-être le plus visibles. Après les décennies de l’ajustement structurel qui avaient mis à l’arrêt de nombreux projets au nom de l’orthodoxie budgétaire et du désendettement, on ne compte plus les barrages hydroélectriques, ports en eaux profondes, ponts, routes et voies ferrées construits ou en construction au titre des stratégies d’émergence. De même, les créations de villes futuristes censées décongestionner les anciennes capitales coloniales, comme la cité de Diamniadio entre le centre historique de Dakar et le nouvel aéroport international, sont autant des projections symboliques dans un futur «émergé» que de potentiels éléphants blancs déconnectés des réalités des populations locales.

Autre changement important: pour financer ces nouvelles politiques de modernisation, les Etats africains ne sont plus dans une relation de tête-à-tête avec leurs anciennes métropoles coloniales ou les bailleurs traditionnels tels que la Banque mondiale, le FMI ou l’Union européenne. Le marché des investisseurs s’est élargi. La Chine est, bien sûr, premier partenaire et investisseur étranger en Afrique, mais d’autres acteurs comme le Brésil, l’Inde, la Turquie, l’Indonésie ou encore le Maroc contribuent à cette diversification, permettant ainsi aux Etats africains de se dégager une nouvelle marge de manœuvre en jouant les investisseurs les uns contre les autres.

Les politiques de l’émergence s’inscrivent en revanche dans une certaine continuité de l’exercice du pouvoir, en contribuant notamment à sa centralisation et à sa «présidentialisation». Les cellules créées pour mettre en œuvre les plans d’émergence et gérer les budgets colossaux qu’ils génèrent sont sous le contrôle direct de la Présidence, et le calendrier de l’émergence correspond très souvent au calendrier électoral. Les politiques d’émergence entérinent par ailleurs une nouvelle forme d’autoritarisme, avec le blanc-seing des bailleurs internationaux, à l’image d’un Paul Kagame au Rwanda, ou, avant lui, d’un Meles Zenawi en Ethiopie.

Mais l’émergence et les promesses dont elle est porteuse ouvrent de nouveaux espaces de revendication, et c’est peut-être aussi sur ce terrain que se joueront de futures luttes sociales au nom d’une meilleure redistribution des fruits de la croissance. Si l’on peut donc faire l’hypothèse de la formation de nouveaux «Etats d’émergence» en Afrique, c’est sous le signe de l’ambivalence et de l’incomplétude.


*Didier Péclard, professeur associé de science politique et directeur du master en études africaines au Global Studies Institute de l’Université de Genève

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