La nuit est sur le point d'envelopper Johannesburg. L'amphithéâtre magistral de l'Université de Witswatersand (Wits), au cœur de la mégalopole, est plein à craquer. Une foule bigarrée, échantillon de la «Nation arc-en-ciel» mise sur les rails par Nelson Mandela, a investi les travées. En bas, sur l'estrade, quatre politologues affûtés soupèsent l'avenir politique du pays. Nous sommes jeudi soir. Quatre jours auparavant, le dimanche 21 septembre, Thabo Mbeki, le président de l'Afrique du Sud depuis 1999, a annoncé sa démission lors d'une allocation radiotélévisée. Un coup de tonnerre. La première crise d'adolescence de la démocratie sud-africaine.A quelques mois seulement de la fin officielle de son mandat, l'apôtre de la «renaissance africaine» a été forcé à ce retrait déshonorant par sa propre famille politique, l'African National Congress (ANC). L'aile gauche du parti historique de la lutte contre la ségrégation, devenu poids lourd de la scène politique depuis les premières élections multiraciales de 1994, l'accuse d'avoir joué de son influence dans une affaire judiciaire pour entraver l'ascension de son rival, et vraisemblable successeur au sommet de l'Etat, Jacob Zuma le tribun.L'heure est aux préambules policés: Non, insistent les intellectuels conviés par l'hebdomadaire The Weekender, le «rappel» du président, aussi abrupt qu'il fût, ne relève pas de la crise constitutionnelle. Il s'est fait dans le respect des lois. Mais pour le reste… «Il est une célébration de la démocratie sud-africaine», s'exalte Adam Habib, chancelier adjoint à l'Université de Johannesburg. «Les gens avaient le sentiment que Thabo Mbeki se comportait comme un roi», assène son biographe Mark Gevisser. Bien au contraire, tempête Achille Mbmebe, professeur à Wits: cette démission est «une tragédie inutile. Rien moins qu'un signe de maturation de l'Afrique du Sud». La discussion a vraiment commencé. Le micro qui circule dans la salle la fait rebondir de spectateur en spectateur et avec elle une conviction s'enracine: celle de la vitalité du débat démocratique qui s'est établi en Afrique du Sud. Il n'est pas près de disparaître.

• S'émanciper du fardeau de l'histoire

Changement de décor. Le lendemain matin, à une quinzaine de kilomètres de là, dans le salon encombré de sa minuscule bicoque de Soweto, le quartier symbole de cet âge obscur qui bannissait les Noirs du centre des agglomérations, William raconte une tout autre fable. Loin du remue-ménage politique, cet homme de 54 ans aux allures de vieillard, vissé à son fauteuil roulant des suites d'une méchante hépatite B, vous donne spontanément du «brother» et de la «sister». Sans emploi depuis 8 ans, il a le fantasme raisonnable: «Tout ce que je veux, c'est aller mieux.» Un jour, peut-être. Car William est aussi séropositif. Comme 19% des adultes de moins de 50 ans de son pays. Les efforts de prévention ont permis à la transmission du virus d'atteindre enfin un plateau. Mais la maladie continuera encore longtemps de faucher les vies: elle a ramené l'espérance de vie à 43 ans.William n'a pas les moyens de se rendre à l'hôpital pour suivre un traitement d'antirétroviraux. La retraite de son père avec lequel il vit (900 rands par mois, soit environ 100 francs) n'y suffit pas et les ruelles de son quartier ne sont pas desservies par les transports en commun. Aucun secours à attendre non plus des autres habitants de la maison: deux cousins qui noient leur oisiveté de chômeurs dans l'alcool. William esquisse un maigre sourire: une bonne fée veille sur lui, la volontaire au grand cœur de l'antenne voisine de la Croix-Rouge qui lui prodigue chaque jour les soins de base. Seule présence féminine dans cette maison d'hommes aveulis par une destinée trop âpre.Ce foyer n'est pas une exception. Il est l'un des visages de l'Afrique du Sud en 2008. Et l'illustration des immenses défis que le pays doit encore relever pour concrétiser le rêve: s'affranchir du fardeau de l'histoire pour être un jour en paix avec lui-même.

• «Diamants noirs» et «misère abjecte»

En 1998, lors d'un débat parlementaire sur la réconciliation, Thabo Mbeki, alors premier ministre de Nelson Mandela, avait frappé les esprits par son discours sur les «deux nations» formant l'Afrique du Sud: l'une blanche et prospère et l'autre, bien plus vaste, noire et pauvre. L'éradication de la pauvreté était indispensable à la métamorphose du pays, prêchait-il alors. Dix ans plus tard, alors qu'il démissionnait, le même Thabo Mbeki s'est félicité que son équipe ait «transformé l'économie pour aboutir à la plus longue période de croissance continue qu'ait jamais enregistrée le pays». L'urbanisation à marche forcée du couloir de 60 km qui, le long de l'autoroute M1, relie Johannesburg à la capitale Pretoria, au nord, témoigne de ce dynamisme. D'ici à quelques années, les deux villes ne formeront plus qu'une métropole tentaculaire et besogneuse de quelque 8 millions d'habitants.Mais le 21 septembre, Thabo Mbeki était bien obligé d'admettre aussi que «les fruits de ces résultats positifs ne sont toujours pas partagés complètement et équitablement. […] Une pauvreté abjecte coexiste toujours avec une extraordinaire opulence».L'ouverture de l'économie sud-africaine et la mise en place du Black Economic Empowerment, le programme qui devait permettre de résorber les inégalités héritées de l'apartheid, n'ont pas seulement permis à un petit nombre d'affairistes noirs aux connexions politiques solides d'accumuler des fortunes tapageuses. Elles ont aussi favorisé l'émergence d'une classe moyenne noire au pouvoir d'achat croissant. A Soweto, le Maponya Mall, méga-centre commercial, vient de leur ouvrir ses portes. Sept jours sur sept, sur 60 000 m2, il se veut le paradis clinquant du consommateur noir avide de rattrapage.En tout, ces «diamants noirs», comme les ont étiquetés les sociologues, seraient trois millions. Ils restent une goutte d'eau parmi les 38 millions de Noirs que compte le pays (soit 80% de la population, contre 9% de métis («coloured»), 9% de Blancs et 2,5% d'Indiens).

• L'autoroute pour ligne de démarcation

Pour ce grand nombre, comme pour William, la vie libre de l'après-apartheid charrie toujours le dénuement, la maladie et souvent la violence.Et encore, William n'est pas le plus mal loti. Sa maison est grande comme une boîte d'allumettes. Mais sur sa tête, il a un toit en dur. Ce qui n'est pas le cas des centaines de milliers d'indigents qui surpeuplent le bidonville d'Alexandra, à l'est de la ville, collection bariolée de masures informelles en tôle et plastique, en parpaings dans le meilleur de cas. Pour ces habitants, l'autoroute M1 est la ligne de démarcation entre leur monde et l'autre, juste en face, celui des luxueuses maisons des immeubles d'affaire de Sandton, le quartier le plus opulent de Johannesburg. Quatorze ans après la fin de l'apartheid, ce monde-là reste hors de leur portée.

• 45% de chômage chez les Noirs

A vrai dire, personne n'en sait rien. Mais on entend dire qu'à Alexandra, l'inactivité touche au moins 60% de la population. A fin 2007, le taux de chômage officiel dans l'ensemble du pays avait reculé à 27%. Dans la communauté blanche, il s'élevait à 4,3%… et à 30,2% chez les Noirs. En réalité, il y frôle plus probablement 45%.«Le pays est affligé d'un paradoxe, souligne un diplomate européen. Il y règne un chômage massif mais il est obligé d'importer la main-d'œuvre qualifiée qu'il ne trouve pas sur le marché local.» Aucun secteur n'est épargné par la pénurie: artisanat, ingénierie, médecine, informatique… Le cas de l'administration publique est parlant: «Dans certains départements, 70% des emplois sont à pourvoir», note Marius Roodt, chercheur à l'Institut sud-africain des relations entre les races. Durant l'apartheid, l'administration était blanche pour l'essentiel. A sa chute, de nombreux fonctionnaires ont été incités à prendre une retraite anticipée, d'autres ont quitté le pays. Il fallait renouveler l'appareil. Mais plus d'une décennie plus tard, quantité de postes restent vacants, et la qualité des services publics s'en ressent. Mark Lamberti, le patron du groupe de distribution Massmart, éclaire ainsi ce paradoxe: «L'héritage le plus dévastateur et le plus persistant de l'apartheid est qu'il a détruit le capital humain de notre nation. Pour la plupart, les Noirs n'ont pas été éduqués […]. La confiance, l'estime de soi et l'humanité a été insidieusement détruite. Simultanément, toute une génération de talents blancs honnêtes et abattus a fui», expliquait-il l'an passé lors d'une conférence de presse.«Nous devons accepter l'idée de soutenir ces gens, ces générations perdues des 40 ans et 50 ans, affirme Marius Roodt. Pour l'avenir, la priorité numéro un est de retaper le système éducatif, s'assurer que les enfants en sortent avec de bonnes qualifications. Cela prendra du temps. Trente ans peut-être.»

• «Si notre gouvernement venait du paradis»…

On sent dans le sourire bienveillant de Mandisa Kalako-Williams, la vingtaine d'années de terrain qu'elle a derrière elle. La secrétaire générale de la ­Croix-Rouge sud-africaine vous glisse un rendez-vous entre deux réunions, pour vous communiquer, le temps d'une tasse de thé, son optimisme réaliste. «Il y a eu de grands progrès», répond-elle quand on lui demande d'évaluer le chemin parcouru par son pays depuis la fin de l'apartheid. «Les gens ont accès à des emplois qui leur étaient interdits auparavant. Un plus grand nombre est éduqué. Les initiatives du secteur privé en matière de responsabilité sociale sont de plus en plus nombreuses. Mais nous devons admettre que le «trou» ne pouvait êtr e comblé en un an ou même en dix ans. Nous avons derrière nous des générations et des générations de pauvreté et de chômage accumulés, d'accès restreint aux services publics. Même si notre gouvernement venait du paradis, s'il était un gouvernement magique, il n'aurait pu combler ce «trou» à la vitesse à laquelle il a besoin d'être comblé.»Depuis quelques années, l'Afrique du Sud est devenue le plus grand bureau d'aide sociale du continent: la multiplication des allocations a permis de circonscrire à un million le nombre de personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour (contre 2,8 millions en 2002). «Dire que Mbeki n'a rien fait pour les pauvres est injuste, affirme à cet égard Jeremy Cronin, parlementaire, membre de l'ANC et quarante années de militantisme communiste à son actif. Leurs conditions de vie se sont améliorées sur le terrain: eau, électricité, logement. Mais les inégalités restent massives, elles se sont même accrues.»Le Fond monétaire international (FMI) constate ainsi que les 20% les plus riches de la population accaparent encore 62,2% du revenu national, ne laissant que des miettes (3,5%) au cinquième le plus pauvre. Dans le reste du monde, seul le Brésil exhibe un tel déséquilibre.

• 134 viols par jour, 6 toutes les heures

Autrement dit, le «trou» évoqué par l'affable Mandisa Kalako-Williams, ce legs empoisonné de l'apartheid, était trop profond. Il est ce cloaque où prolifère le mal le plus corrosif de l'Afrique du Sud contemporaine: l'hyperviolence. Les faits divers macabres hantent les médias. «J'ai choisi de ne plus lire les journaux», élude une habitante de Johannesburg. Comme ses congénères des classes moyenne et supérieure, elle ne sort pas à la nuit tombée. Ou alors elle ne le fait que sur le qui-vive, sans s'arrêter aux feux rouges. Et sa maison ressemble à un fort, barricadé par les verrous et retranché derrières des murs épais. Pour plus de sécurité, elle les a récemment hérissés de barbelés. «Et l'alarme nous relie à des gardes privés.» Armés, cela va sans dire. Et pourtant, cette professeure de l'université de Johannesburg a peur. Il y a de quoi.«L'an passé, 38 personnes sur 100 000 habitants ont été assassinées (ndlr: contre environ 5 en moyenne internationale), énumère Johan Burger de l'Institut des études de sécurité de Pretoria. 48 827 personnes ont été victimes de violences sexuelles». 134 viols par jour, 6 toutes les heures…La violence, Johan Burger connaît: il était flic avant de devenir chercheur. La courbes statistiques de meurtres et de viols qu'il vous agite sous le nez, par-dessus son petit bureau, sont édifiantes. Pourtant, elles marquent une inflexion depuis quelques années. «Le vrai problème, martèle Johan Burger, c'est le vol aggravé. Car c'est lui qui influence la perception que les gens ont du crime.»Par vol aggravé, il entend le trio de l'effroi: détournement de voitures (hijacking), vol avec violence dans les bureaux, et pire «à la maison, là où les gens devraient se sentir à l'abri». Tous trois sont à la hausse.

• Candidats au départ

Poumon économique du pays, le Gauteng, la province comprenant Johannesburg et de Pretoria, est de très loin le terrain d'intervention privilégié des criminels. La hantise pousserait de plus en plus de ses habitants au départ. Destination l'Europe, ou l'Australie, comme y invitent de grands encarts publicitaires dans les journaux. Aucune statistique officielle ne rend compte du phénomène. Mais il est très bien documenté par l'anecdote. Cette professeure s'est juré de quitter Johannesburg dès que son fils aura empoché la maturité. Ce fermier blanc confie que sa belle-sœur s'est installée l'été passé dans le bush australien. Un autre murmure que même des Noirs seraient candidats au départ. «C'est un exode d'ampleur, confirme un diplomate. Il est lourd de conséquence pour l'avenir. La situation sécuritaire est toujours le facteur numéro un invoqué par ceux qui s'en vont.»

• Sécuriser la Coupe du monde

«Le gouvernement consacre l'essentiel de sa lutte contre l'insécurité à déverser des ressources supplémentaires, en hommes et en argent», enchaîne Johan Burger. La police comptait 120 000 hommes en 2000. Cette année, les effectifs atteindront 175 000. Ils devraient dépasser la barre des 200 000 dans deux à trois ans. Un effort, qui fournit au spécialiste matière à écarter d'un revers de main les doutes de la communauté internationale sur la capacité de l'Afrique du Sud à sécuriser la prochaine Coupe du monde de football en 2010: «c'est bien le dernier de nos soucis, affirme Johan Burger. Si inquiétudes il doit y avoir, elles portent sur les infrastructures. Les stades et les transports seront-ils prêts à temps? Mais pour le reste, les policiers seront plus nombreux que nécessaire.»

• Attaquer le mal à la racine

L'essor des forces de sécurité est une réponse. Mais elle n'attaque pas le mal à sa racine. «Le principal obstacle au recul de la criminalité est le manque de compréhension que nous avons de ses causes», poursuit ainsi Johan Burger. Elles aussi sont des séquelles de l'apartheid: «Nous venons d'un passé très violent. A l'époque, beaucoup de gens ont grandi dans un environnement pauvre où la violence est devenue un moyen facile d'atteindre des objectifs. C'est toujours le cas aujourd'hui», relève le spécialiste.A cette évocation, on dirait que Marius Roodt, son confrère de l'Institut sud-africain des relations entre les races, un organisme indépendant qui décortique les phénomènes sociaux du pays depuis 80 ans, marche sur des œufs. «Oui, c'est délicat à dire. Mais certains chercheurs avancent qu'en déshumanisant les gens, spécifiquement les Noirs, l'apartheid les a rendus «insensibles» à la violence. Il y a sûrement un peu de cela, concède-t-il. Car combien de pays sur le continent sont plus pauvres que l'Afrique du Sud sans que la violence y atteigne de tels niveaux?»La levée des obstacles légaux à la circulation, au milieu des années 1990, a aussi joué un rôle. Du jour au lendemain, des millions de gens ont abandonné leurs milieux traditionnels pour s'entasser en périphérie des villes, dans l'espoir d'y trouver du travail. Les groupes sociaux ont été disloqués et les mécanismes coutumiers de discipline n'y ont pas survécu.

• Une immense frustration

Johan Burger apporte la dernière touche au tableau: «Regardez les gens d'Alexandra. Ils sont affamés, sans emploi. En face d'eux, le quartier de Sandton est le summum de l'opulence. Ils sont cernés par les grosses voitures. Imaginez un peu ce qu'ils ressentent!» On le conçoit sans peine: une immense frustration. «Il n'existe aucun remède instantané. Le gouvernement a beaucoup fait, mais ce n'est pas l'impression qu'ont les gens. Ils ont le sentiment de n'avoir pas encore perçu les bénéfices de la fin de l'apartheid», ajoute Marius Roodt.Il y a un pas, de la frustration à l'agression. Il a été franchi en mai dernier. Devenue paroxystique, l'insatisfaction s'est faite chasse au bouc émissaire. Simba sourit, mais on perçoit sa gêne à évoquer les événements. Il a le bonnet vissé sur la tête et les mains dans les poches. Comme s'il se voulait invisible: «J'ai eu très peur, se souvient-il. Ma belle-mère voulait que je rentre au pays. J'ai deux enfants là-bas.» Simba est arrivé du Zimbabwe il y a deux ans. Il occupe, clandestinement, un poste de veilleur de nuit à Melville, un quartier à peu près paisible du centre de Johannesburg.Parties d'Alexandra, les violences se sont répandues comme traînée de poudre aux autres quartiers misérables de la ville avant de gagner le reste du pays. Elles ont visé les immigrés, arrivés comme lui en masse du Zimbabwe, du Mozambique ou d'ailleurs, dans cette Afrique du Sud qui miroite comme un eldorado dans le reste du continent. Illégaux dans une vaste majorité, ils sont aujourd'hui accusés de tous les maux, et notamment de «voler» les emplois des autochtones. La fureur meurtrière a fait soixante-deux morts (dont 21 Sud-Africains), et déplacé 60 000 étrangers dans des camps de fortune… Comme aux heures sombres des rébellions contre le racisme institutionnalisé, les autorités dépassées ont envoyé l'armée dans les townships. Cinq mois plus tard, la plupart des abris d'urgence ont fermé. Beaucoup d'immigrés sont rentrés au pays. Certains ont réintégré les maisons dont ils avaient été chassés. L'archevêque Desmond Tutu a appelé l'Afrique du Sud à la repentance et un travail d'éducation est mené dans les communautés.Mais le pays reste commotionné. Certes, il avait pris note de signes avant-coureurs, telles ces attaques ponctuelles contre les commerçants somaliens des quartiers pauvres. Mais rien ne l'avait préparée à la montée d'une telle flambée xénophobe. Au pays de Neslon Mandela…

• Qui est Jacob Zuma?

Au printemps prochain, l'Afrique du Sud renouvellera son parlement qui désignera le prochain chef de l'Etat. Sauf coup de théâtre, le chef de l'ANC, Jacob Zuma, succédera à la présidence à Kgalema Motlanthe, responsable adjoint de l'ANC qui s'est vu confier l'intérim au départ de Thabo Mbeki. Le futur président est aussi exubérant que Kgalema Motalante est pondéré ou que Thabo Mbeki, intellectuel rigide, apparaissait compassé.Jacob Zuma assure qu'il parviendra, mieux que son prédécesseur, à infléchir la pauvreté. «Il est très populaire. Il s'est fait tout seul à partir de rien. Cela parle aux gens», explique Shadrack Gutto professeur à l'Université d'Afrique du Sud à Pretoria.Mais il inquiète aussi: ces trois dernières années, le Zoulou à lunettes, chauve et orgueilleux, a fréquenté assidûment les prétoires… du côté des accusés. En 2006, il a été lavé d'un soupçon de viol, mais les accusations de corruptions qui pèsent sur lui depuis 2005, dans une sombre transaction d'armes, n'ont pas été levées. «Il y a sûrement un élément de vérité dans ces suspicions, avance le politologue Adam Habib. Et Jacob Zuma a déjà fait des déclarations outrageuses, cela ne fait pas le moindre doute. Mais vous auriez tort de le sous-estimer. Il n'a peut-être pas d'éducation formelle mais il est un politique astucieux. Il a été l'architecte du processus de paix au Kwazulu Natal (ndlr: l'une des neuf provinces du pays, déchirée pendant les années 1980 et 1990 par un conflit entre l'ANC et le parti nationaliste zoulou Inkhata Freedom). Il a été médiateur au Burundi». «Un politicien retord», raille son confrère Achille Mbembe, à l'agenda politique encore vague et aux promesses floues. «Plus que d'une vision, ce dont les citoyens ont besoin en ce moment est de quelqu'un qui les comprenne, qui les implique, rétorque Adam Habib. En la matière, Zuma sera bien meilleur que Thabo Mbeki.» Il aura peu de temps pour le prouver, l'impatience gagne le peuple sud-africain.

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