Le Covid-19 représente moins de 1% (0,3%) de la mortalité sur le continent africain. Toutefois, la surmédiatisation de la pandémie est en train d’occulter les autres urgences sanitaires. C’est le cas par exemple du paludisme, qui est à lui seul dix fois plus létal. Au 27 octobre dernier, un peu plus de 37 000 décès liés au Covid-19 avaient été recensés en Afrique, quand, en comparaison, le continent enregistrait 380 000 décès dus au paludisme en 2018, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le paludisme est pourtant une maladie évitable et traitable, mais des réflexes humains comme nos réactions face à la pandémie de coronavirus viennent exacerber une situation déjà critique.

Au Sahel, il est confirmé que le pic du paludisme a frappé plus fortement et plus longuement cette année, notamment parce que les pluies ont commencé plus tôt et ont été plus denses par rapport aux années précédentes.

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Dans bien des pays de la sous-région, les programmes nationaux de prévention ont été affectés par les mesures de restriction mises en place face à la pandémie de Covid-19. Les activités de masse telles que les distributions de moustiquaires ou les campagnes de prévention saisonnières ont souvent été ralenties. Au Nigeria, le partenariat Roll Back Malaria (RBM) rapportait par exemple des problèmes d’approvisionnement. Le pays est pourtant le plus affecté dans le monde par le paludisme: en 2018, près d’un quart des décès dus au paludisme dans le monde y étaient décomptés.

Ces difficultés ont notamment eu des conséquences sur le bon déroulement des campagnes de prévention saisonnières dans les Etats de Borno ou de Kano, où des équipes de Médecins sans frontières (MSF) interviennent. Dans beaucoup de pays, comme au Niger, les craintes des populations face au Covid-19 ont également entraîné une baisse d’utilisation des services de santé ou des recours aux soins plus tardifs.

Le choix des pharmas

A l’échelle mondiale, les capacités de production pharmaceutique ont par ailleurs été réduites dans des pays comme l’Inde ou la Chine du fait de la pandémie et des restrictions imposées. Certains producteurs de tests de diagnostic rapide du paludisme (indispensables pour une prise en charge rapide et efficace) se sont en outre mis à produire des tests rapides pour diagnostiquer le Covid-19, mettant les marchés sous tension. Pour un acteur comme MSF, ceci ne va pas sans poser des difficultés d’approvisionnement et des inquiétudes pour nos projets.

A n’y prendre garde, avec une telle attention sur le Covid-19, c’est tout le système – acteurs politiques, acteurs de l’aide, acteurs économiques, et autres – qui court le risque de nourrir lui-même de nouvelles crises sanitaires au tribut humain encore plus lourd. Des mesures trop drastiques devraient être évitées, y compris par les Etats faisant face à une seconde vague, pour privilégier des options plus spécifiques. Par exemple la protection des groupes à risque plutôt que l’immobilisation d’une nation tout entière. Ou la construction d’un rapport de confiance avec les populations, basé sur des messages factuels et scientifiques qui mettent en contexte les décès liés au Covid-19, au milieu de tous les autres problèmes de santé publique.

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Il est donc temps de rééquilibrer les priorités de santé publique et de traiter le Covid-19 comme une maladie parmi d’autres. En cette fin d’année, la courbe du paludisme au Sahel commence à rentrer dans sa phase descendante, tandis que les baisses de performance des programmes de vaccination augmentent sérieusement le risque lié aux épidémies comme la rougeole, potentiellement plus létale que le Covid-19 sur ce continent.

* La doctoresse Colette Badjo est cheffe de bureau pour MSF Afrique de l’Ouest et centrale, basée à Abidjan.

Le docteur Dorian Job est responsable de programmes Afrique de l’Ouest pour le centre opérationnel MSF de Genève, basé à Dakar.

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