Si vous voulez détourner l'attention, agitez le chien, dit-on en anglais. «Wag the Dog», c'est aussi un film. Ce dixième navet sur la présidence américaine imaginait qu'une sorte de Bill Clinton empêtré dans une affaire de mœurs déclenchait une guerre contre l'Albanie pour faire taire ses détracteurs. Nous sommes dans le film.

Le vrai Clinton partait avant-hier en vacances, humilié par l'aveu qu'il venait d'être contraint de faire face à la caméra, après l'avoir détaillé devant le procureur Kenneth Starr. Et les choses, à Washington, ne s'arrangeaient pas pour lui: ses propres amis étaient en train de le lâcher. Hier soir, le penaud président était de retour à la Maison-Blanche, ayant déclenché la foudre et rallié à son action de force la quasi-totalité de ceux qui, l'instant d'avant, ricanaient de lui et demandaient plus ou moins clairement son départ.

Le scénario avait presque été publié. Bill Clinton lui-même, à la fin de ses aveux télévisés, avait attaqué violemment le procureur Starr qui l'empêchait de se consacrer aux affaires sérieuses de l'Etat. Et un des conseillers du président avait glissé qu'une bonne crise internationale serait dans ces conditions la bienvenue. Nous sommes vraiment dans le film, et tout se passe comme si l'industrie du divertissement avait désormais pris en charge le spectacle des nations.

Oussama ben Laden, pourtant, n'est pas un figurant stipendié. Il est en guerre, et il venait d'affirmer que les combattants islamistes multiplieraient les actions pour tirer parti du «déclin du gouvernement américain et (de) la faiblesse du soldat américain». Cette menace et cette fanfaronnade nous ramènent à la réalité du monde tel qu'il est. L'aveugle violence de l'islam radical ne vient pas, comme au cinéma, du camp de méchants qui ne vivent que du mal. Elle est née sur une terre ensanglantée par l'histoire récente, marquée d'abord par la domination coloniale occidentale, par les plaies et les injustices qu'elle a ouvertes et perpétuées. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis ont peu à peu pris le relais des puissances coloniales affaiblies, et ils ont tenté, guidés par le pétrole, leur intérêt commercial et leur clientèle régionale, d'établir leur ordre sur tout le Proche-Orient. Or cet ordre est injuste: il flatte les puissants, accepte le dénuement, muselle souvent des démocrates, et fait confiance à la force. Ce n'est pas un hasard si le premier chef de gouvernement à approuver les bombardements américains sur l'Afghanistan et le Soudan a été Benjamin Netanyahou. Lui aussi compte sur la force et accepte la perpétuation d'une injustice à l'égard des Palestiniens. On sait bien qu'une bonne partie de la purulence proche-orientale vient de là.

L'Amérique, cependant, a aussi voulu asseoir son emprise sur le changement et l'apaisement de situations trop explosives. Elle l'a fait après la guerre du Golfe en favorisant la recherche d'un compromis entre Israéliens et Palestiniens. Puis elle a semblé s'absenter, absorbée par ses comédies intérieures qui voulaient l'effacement de Clinton et obtenaient l'affaiblissement de sa présidence. Au bout, il y a un gâchis planétaire qu'on ne résoudra pas en agitant le chien.

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