Opinions

Agonie présidentielle à Washington, par Luis Lema

Jusqu'à présent, à mesure que les révélations salaces sur sa vie sexuelle se multipliaient, le président américain risquait progressivement de perdre les derniers lambeaux de sa dignité. A partir d'aujourd'hui, c'est son poste qu'il risque: l'interminable épisode judiciaire de l'affaire Lewinsky laisse enfin la place à son volet parlementaire; la justice s'efface derrière la politique.

Mais alors que les Etats-Unis ne parlent que de cela depuis des mois, alors que cette affaire a littéralement obsédé tous les médias américains jusqu'à l'absurde, alors qu'on a touché le fond du fond de sa vacuité, l'establishment politique américain donne soudain le sentiment d'être pris de court. Comme saisi d'effroi devant la précipitation d'événements pourtant prédits ad nauseam dans leurs moindres détails.

Il est vrai que, usant jusqu'aux dernières miettes d'un pouvoir à peu près illimité, le procureur Kenneth Starr a surpris tout le monde en choisissant le moment de lancer ce qui s'apparente à une mise à mort. Dès maintenant, une fois posé son rapport au Capitole, s'achève en effet le travail de premier rôle que le procureur s'est employé à jouer alternativement à la place du héros ou à celle du vilain.

Pour sa part, bien que sorti enfin des griffes de Kenneth Starr, Bill Clinton entre dans une peu enviable période de pénitence. De mémoire de président des Etats-Unis, jamais pareille pression n'aura été concentrée sur les épaules d'un seul homme. Avec la décision, immédiate, qu'ont prise les parlementaires américains de lancer sur Internet les détails les plus scabreux du comportement présidentiel, c'est en quelque sorte le degré suprême du commérage centré sur Bill Clinton qui est atteint. Comme si les responsables américains n'avaient trouvé, dans leur volonté un peu désespérée de contrer l'emballement de la machine médiatico-judiciaire qui commence à les déstabiliser tous, que cette contre-attaque paradoxale.

Car bien plus que les délits dont se serait rendu coupable le président (parjure, incitation au faux témoignage, obstruction de la justice…), bien davantage encore que les cochoncetés dont il aurait parsemé sa vie privée, c'est bien là actuellement le problème principal: cette machine infernale tournant à vide, que personne ne parvient à arrêter et qui est non seulement en voie de coûter aux Américains un président jusqu'ici populaire, mais encore la crédibilité de la fonction présidentielle elle-même, pour l'instant miraculeusement préservée.

Aujourd'hui, ni l'habileté dialectique dont Bill Clinton a abusé, ni les ambitions et la loyauté affichées par sa femme, ni même ses amis politiques dont les rangs commencent déjà à se clairsemer ne peuvent plus rien pour le président. Les courbes de popularité, elles non plus ne résisteront sans doute pas à cet assaut. L'agonie présidentielle sera peut-être longue, mais elle est irréversible.

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