Tokyo Selfie

Agresser un robot

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

«Fumier!» C’est ce que j’ai pensé en lisant cette nouvelle relayée par des dizaines de médias japonais et anglophones. Dimanche, jour de shopping, dans la riche banlieue de Yokohama: un type, ivre, fait irruption dans un magasin SoftBank, puissant opérateur télécom qui a la particularité d’avoir investi le secteur de la robotique. Pepper: voilà le nom de leur petit droïde blanc, «capable de lire les émotions humaines». Une fois à l’intérieur du magasin, le type se met à frapper violemment un Pepper. «Il bouge maintenant plus lentement, et il se pourrait que son ordinateur interne ait été endommagé», disent les enquêteurs cités dans la presse. «Ordure!»

La médiasphère n’a pas chômé. «Adorable Pepper», «juste un autre robot qui essayait d’être ami avec les humains», «encore une attaque anti-robots» et autres «nous allons voir comment la loi va traiter les humains qui ne sont pas si amicaux avec nos voisins mécaniques». Léger emballement. Au fond, me suis-je dit, qu’est-ce qui différencie un coup de pied dans un Pepper d’un coup de pied dans un aspirateur? Dans le second cas, pas de quoi générer des centaines d’articles viraux.

Il m’est revenu cette étude du MIT Media Lab, parue cette année, qui suggère que ce n’est pas tant la qualité du mouvement (autrement dit des facteurs technologiques) qui génère chez nous de l’empathie pour un robot, mais plutôt les histoires, les récits qui lui sont associés (autrement dit des facteurs subjectifs). Voici l’expérience: on demande à des volontaires de frapper avec un marteau un petit robot Hexbug, et on mesure le temps d’hésitation avant la frappe. Ce temps se trouve être sensiblement plus long lorsque le volontaire a lu en amont un texte précisant le nom («Frank»), les habitudes («il joue avec d’autres Hexbugs…») ou les états d’âme («… et cela l’excite beaucoup!») du robot-insecte.

Et à l’avenir? Les machines sociales vont-elles voler nos jobs ou en créer de nouveaux? Vont-elles nous soutenir dans le quotidien, ou être mises à profit pour nous épier? Faudra-t-il les caresser ou les frapper? Tout cela à la fois, probablement. Reste à se demander à quel niveau se situera la négociation. Nos relations émotionnelles avec les robots seront fonction de leur sophistication et de leur performance, mais aussi fonction des mots, des narrations, des discours produits sur eux par l’industrie, le marketing, le droit, les médias, les consommateurs, vous, moi. Les enjeux de la robotique ne sont pas seulement technologiques. Ils sont éminemment culturels.

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