Opinion

Aide au suicide: ce que ce geste dit de notre société

OPINION. Les tabous sur l’assistance au suicide chez les personnes âgées tombent les uns après les autres, constate le médecin Jacques Aubert qui exerce en EMS. Du fait d’injonctions sociétales qu’il est temps de questionner

Les demandes d’aide à mourir augmentent, celles abouties aussi: en Suisse, 86 cas aboutis en 2000, 724 en 2014, 965 en 2015. Dans l’EMS où j’exerce depuis trente-trois ans, nous avons vécu cette année trois suicides assistés. Jusqu’ici, les autres demandes s’étaient éteintes suite à l’écoute attentive et aux réseaux mis en place. A l’évidence, les tabous s’effritent et un processus sociétal est en marche. Ce sont avant tout des seniors qui font appel au suicide assisté.

Dans ses nouvelles directives publiées en juin 2018, l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) propose d’assouplir les conditions d’aide au suicide et d’accepter le critère de «souffrances insupportables». La Fédération des médecins suisses (FMH), le 25 octobre dernier, a refusé d’inscrire ces nouvelles directives dans son code de déontologie. Ce dissensus, si troublant soit-il, présente au moins le mérite de nous inviter à penser davantage cette problématique. Pourquoi ces demandes croissantes? Sous quelles injonctions sociétales?

Les injonctions sociétales

Première injonction: «réussis ta vie», et quel que soit ton âge, sois heureux, sois beau, sois dynamique, n’accepte pas la souffrance! Ces injonctions, avec la puissance d’un inconscient collectif jungien, deviennent problématiques au quatrième âge et semblent valider le non-sens de la poursuite d’une vie qui ne répondrait plus à ces critères. A 78 ans, polyhandicapé, qui suis-je pour vivre encore?

Deuxième injonction: «sois autonome». L’autonomie est aujourd’hui érigée en valeur cardinale par la société et en principe éthique par la médecine. Pour preuve, chacun, quel que soit son genre, est incité à exercer un métier, garantie de l’autonomie. Mais qui suis-je alors dans cette société, si je ne réponds plus aux critères d’autonomie érigés en dogme?

Troisième injonction: «considère l’utilité» en toute chose, et, à défaut, débarrasse-toi de l’encombrant inutile. Dès l’école obligatoire, notre société invite le sujet à «penser utile», dans le choix de ses options par exemple. Qui suis-je dès lors dans cette société, dès l’instant où je ne suis plus utile à rien ni à personne?

Quatrième injonction: «prends soin de toi», recommande cette société fondée sur l’individualisme. Les rôles collectifs (armée, Eglise) se sont érodés, les familles éclatent, les liens réels se fragilisent. Chacun est suroccupé à gérer sa vie et ses réseaux sociaux; dans le même temps, la solitude et l’isolement des sujets très âgés augmentent, même en EMS. Or, le bien-être, c’est le lien avec les autres. Qui suis-je dès lors, si je ne vis plus pour personne?

Cinquième injonction: «sois authentique et en harmonie avec toi-même», quitte à rompre un lien (conjugal, professionnel, ou autre), plutôt que d’effectuer un travail d’élaboration et d’adaptation à la vie qui change. Le zapping auquel la société nous invite induit souvent des comportements de rupture. Dès lors, si, dans cette vie, je ne suis plus en harmonie avec mes idéaux de dignité, voire en souffrance, pourquoi ne pas rompre avec la vie?

Perte de lien et souffrance

On voit bien comment, par ses multiples injonctions, la société d’aujourd’hui invite certains seniors à prendre la décision, souvent très sereinement, d’en finir.

De quoi tout être humain a-t-il besoin? De vivre dans la lumière vivifiante du regard d’un autre, d’appartenir à un groupe de pairs qui lui sont chers. Des études récentes* confirment cette réalité anthropologique: l’être humain est un animal social. «Tout nous vient des autres; être, c’est appartenir à quelqu’un», a dit Jean-Paul Sartre, et Paul Valéry clôt sa pièce de théâtre L’idée fixe par cette belle phrase: «Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie.» Comment mieux signifier la place essentielle du lien à l’autre pour donner sens à la vie?

Une perte trop importante des liens à l’autre apparaît bien comme un facteur majeur du mal-être et de la souffrance à l’origine de bien des demandes d’aide au suicide. Ne devrions-nous pas songer à mieux prendre soin de ces liens, redécouvrir les plaisirs simples de proximité, partager plus souvent des repas avec nos aïeux, bref, vivre l’émerveillement des regards échangés avec des êtres chers? Redonner sens à la vie de nos seniors, en les épaulant mieux dans le «métier de survivre»…

* «Why Social Relationships are Important for Physical Health», J. Holt-Lunstad, Annual Review of Psychology, 2017.


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