Rappelons d’abord les faits, avec le site Atlantico. «Depuis avril 2014, le conflit dans l’est de l’Ukraine a déjà fait plus de 5000 morts, malgré les appels répétés au cessez-le-feu. Ces dernières semaines, on observe une escalade de la violence dans cette zone entre les soldats ukrainiens et les séparatistes pro-russes. Plusieurs dizaines de civils sont morts fin janvier, notamment à Donetsk, ville contrôlée par les rebelles. […] La Russie est accusée d’armer et de fournir des soldats à la rébellion, ce que Moscou a toujours démenti.» Les combats s’intensifient, l’impasse guette, que faut-il faire?

Les Etats-Unis réfléchissent désormais à un renforcement de leur aide militaire à l’Ukraine, en lui livrant des armes de résistance. Réfléchissent. Le débat est dans l’air depuis que le New York Times a mis les pieds dans le plat, dimanche, en évoquant cette possibilité pour la première fois; jusqu’à présent, l’administration Obama s’y est toujours refusée. C’est un signe. L’Occident commence à sérieusement s’inquiéter de la perspective d’une victoire des insurgés, vu leurs avancées sur le terrain ces derniers jours. Du coup, le commandement militaire de l’OTAN et des responsables du gouvernement américain se disent favorables à l’envoi d’armes défensives létales. Jusqu’à présent, les Etats-Unis ont fourni du matériel militaire «non létal» comme des gilets pare-balles ou des radars.

Et les sanctions?

Le Corriere della sera, qu’a traduit le site Eurotopics, n’est pas d’accord avec cela. Pour le quotidien libéral-conservateur italien, «l’arme des sanctions n’a pas été exploitée à fond. L’Europe, timorée et divisée, les a prises à reculons. Mais la Russie est un colosse aux pieds d’argile. Les conséquences de la pression économique se font déjà ressentir. L’application systématique de sanctions paralysantes a fini par obliger l’Iran des ayatollahs à négocier le dossier nucléaire. Rien ne dit que cette stratégie ne fonctionnera pas avec la Russie. Notamment parce qu’un effondrement de l’économie représente un danger bien plus important pour le régime de Poutine qu’une escalade militaire en Ukraine.»

«Pourquoi pas?» suggère au contraire Arnaud Danjean dans Le Journal du dimanche, qui est membre PPE de la sous-commission Sécurité et Défense du Parlement européen. Lui appelle «à un rééquilibrage du rapport des forces»: «Comme l’armée ukrainienne n’est pas en mesure de résister» aux attaques des rebelles, ceux-ci s’installent peu à peu «dans une logique d’impunité jusqu’au-boutiste. Où s’arrêteront-ils? A Kiev?» Là où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer un appareil d’Etat fasciste?

Equilibrer pour discuter

«Dès lors qu’il ne peut y avoir d’issue militaire à ce conflit et qu’il doit être réglé politiquement, il faut rechercher un compromis. Or celui-ci est impossible tant que les Russes et leurs sbires ont une telle supériorité militaire. Il faut donc rééquilibrer le rapport de forces pour empêcher l’effondrement de l’armée ukrainienne et pour que Kiev puisse négocier sans être soumis au chantage permanent de la poussée militaire russe.»

«Livrer du matériel militaire à l’Ukraine pourrait aider […] les négociations de paix, renchérit L’Obs. Selon l’ancienne haut fonctionnaire du Pentagone Michèle Flournoy, qui a elle-même participé à un rapport prônant la livraison de trois milliards de dollars d’équipements américains rendu public ce lundi, un tel soutien pourrait permettre aux Etats-Unis et à ses alliés de dissuader les Russes et leurs alliés locaux d’étendre leur offensive.»

Le maréchal Foch plagié

«L’Europe ne peut se résigner au dépeçage de l’Ukraine», titrent pour leur part Les Echos, sous la plume de Dominique Moïsi: «Face aux ambitions de Vladimir Poutine se joue en Ukraine l’avenir du continent européen tout entier. Il faut aider Kiev à se renforcer.» Le journal se risque même à «plagier le général Foch à la bataille de la Marne en 1914, pour décrire la pensée stratégique de Poutine. Ce n’est plus: «Ma droite est enfoncée, ma gauche recule; situation excellente, j’attaque.» Mais: «Le prix des hydrocarbures s’effondre, le rouble s’affaiblit, les capitaux fuient, j’attaque!».» Et de conclure: «On ne saurait pratiquer une politique d’apaisement avec la Russie de Poutine. Aider l’Ukraine, c’est nous aider nous-mêmes.»

Courrier international a aussi pris le pouls de la presse sur cette question de l’aide. Il cite notamment le plaidoyer écrit par Ivo Daalder dans le Financial Times: «Il est évident que M. Poutine n’acceptera un accord [de paix] que quand les coûts pour continuer la guerre deviendront trop élevés. Or fournir des armes à l’Ukraine fera effectivement grimper les coûts pour la Russie.» Cet expert américain en relations internationales «rejette l’argument selon lequel l’approvisionnement en armes de l’Ukraine augmenterait le risque d’escalade du conflit»: «Ne rien faire pour aider l’Ukraine n’a pas empêché Poutine d’envenimer le conflit à chaque fois.»

Le symbole bosnien

L’idée du gouvernement américain est aussi saluée dans le Guardian britannique: «Parfois, il faut des armes pour arrêter les armes.» Et «il y a des arguments pour que les Etats-Unis fournissent la plupart des armes lourdes. L’Union européenne ne pourrait jamais obtenir une unanimité. Les Etats-Unis ont les meilleurs équipements, ils sont probablement dans la meilleure position pour maîtriser leur usage et ils sont moins vulnérables à des pressions bilatérales économiques ou énergétiques.»

Le symbole de cette division européenne, c’est la «petite guerre entre les deux entités composant la Bosnie-Herzégovine: la Fédération croato-bosniaque, pro-occidentale, et la Republika Srpska, entité serbe et pro-russe.» Vladimir Poutine a en effet exigé que Sarajevo «arrête d’envoyer des armes en Ukraine», rapporte Jutarnji List. Et «sous la pression du président de l’entité serbe, Milorad Dodik, ouvertement pro-Poutine, son ministre Boris Tucic a démissionné en refusant de donner son aval aux exportations d’armes» vers Kiev.

En attendant, n’oublions pas que depuis le démantèlement de l’URSS, la Russie est censée, selon les traités internationaux, être la garante de la sécurité et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Difficile de ne pas voir là une violation.

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