Le Temps: Que peut-on attendre d'un enseignement sur les religions à l'école?Philippe Borgeaud: On en attend beaucoup de choses parfois contradictoires. Historiquement, la première demande est d'ordre culturel. Quand on a commencé à parler d'un tel enseignement dans les années 1980, il s'agissait de lutter contre ce qu'on a appelé l'analphabétisme religieux. De relier les élèves à un passé qu'ils perdaient de vue, de leur rendre les codes pour déchiffrer la littérature, les œuvres d'art, etc. qui s'inspirent de notre tradition religieuse.

Assez vite s'est ajoutée une deuxième demande: donner aux jeunes les compétences critiques leur permettant de résister aux dérives sectaires. Aujourd'hui, il y en a une troisième: faciliter la compréhension mutuelle dans un monde multiculturel. Il s'agit en somme à la fois de renforcer l'identité culturelle européenne et de la mettre en dialogue avec les autres cultures. Ce n'est pas simple.

Et, pour tout arranger, on distingue en filigrane une autre demande encore: face à un déficit de morale, on espère d'un enseignement sur les religions qu'il vienne rappeler le besoin de principes éthiques.

- Peut-on concilier tout cela?

- Non. La dernière demande n'a pas sa place dans une perspective laïque. Un enseignement laïque sur les religions ne peut pas avoir pour but la transmission d'une éthique. Les religions transmettent des règles éthiques mais ces règles ne s'imposent qu'aux fidèles. Une éthique laïque doit pouvoir s'imposer à tous et elle doit donc s'élaborer ailleurs.

La crainte de voir les règles religieuses rentrer, en quelque sorte, par la fenêtre explique d'ailleurs la résistance des milieux laïques à l'enseignement des religions. De leur côté, les milieux religieux, toutes tendances confondues, craignent un relativisme qui pourrait mettre en péril la foi des élèves croyants.

- La quadrature du cercle, en somme?

- Tout est question de méthode ou, si vous voulez, de regard. On doit parvenir à concilier deux approches. La première consiste à examiner une religion depuis l'extérieur, dans ses dimensions historiques, et éventuellement à la comparer avec d'autres. La seconde consiste à essayer de saisir ce qui se noue entre les hommes et ce que nous appelons la religion.

Celui qui a inventé l'histoire des religions comme discipline scientifique au XIXe siècle, Max Müller, disait qu'on ne comprend rien à la religion si on n'en connaît qu'une. Il prenait l'exemple du langage: parler une langue, même parfaitement, ne vous rend pas linguiste. C'est à travers l'étude des différentes langues que la linguistique a mis au jour les mécanismes du langage. De la même manière, si l'on veut comprendre ce qu'est, par exemple, un texte sacré ou un sacrifice, il faut étudier plusieurs religions, si possible très différentes.

Dans cette approche, la diversité n'est pas un problème à surmonter mais une condition indispensable à la compréhension. Les contradictions que nous avons évoquées entre demande identitaire et demande de dialogue s'effacent, de même que celles qui opposent exigences de laïcité et de respect pour les croyances religieuses.

- Concrètement, comment se déroulerait un tel enseignement au niveau secondaire?

- Au lieu d'étudier, par exemple, les dix commandements, les cinq piliers de l'islam, etc., on se demanderait comment les religions se racontent. On verrait que la parole religieuse peut prendre des formes très diverses: récits mythiques, dogmes, commentaires, etc. Que toutes les religions ne comprennent pas de dogmes mais que le fait de ne pas avoir de dogmes ne signifie pas qu'on n'a pas de règles. On étudierait de la même manière les rites et les images. Important, les images, en ce moment surtout. En examinant les règles et les interdits qui entourent les images, on comprendrait peut-être qu'il n'y a pas une opposition aussi fondamentale qu'on peut le croire entre l'attitude qui consiste à interdire de représenter certaines choses et celle qui codifie cette représentation.

- Est-ce que ce n'est pas une approche très théorique et ardue pour des élèves, mettons, du niveau du cycle d'orientation?

- Pas du tout. Cela peut se faire de façon très simple et très intuitive, surtout dans une classe multiconfessionnelle. Par exemple en posant des questions comme: «comment enterrez-vous vos morts?», «qu'avez-vous le droit de manger?», «avec qui pouvez-vous vous marier?» et, pourquoi pas: «pourquoi portez-vous un pantalon qui vous tombe sur la taille et une casquette à l'envers?». A travers ce type de discussion, il est possible d'aller très loin dans l'étude des rites, de leur structure et de leur fonction. Mais, pour cela, il faut que les maîtres soient formés à une approche anthropologique. C'est possible dans le cadre de la formation continue. L'université organise une formation continue intensive d'histoire des religions («Religions, cultures et communication») que quelques professeurs du secondaire ont suivie. Mais les collèges tendent à organiser leur propre formation, beaucoup plus légère. Il serait dommage que l'on ne parvienne pas à coordonner ces deux programmes.

- Mettre sur le même plan l'observance religieuse et l'habillement yo, ce n'est pas courir un risque de banalisation?

- Il faut bien sûr éviter de tout mélanger. Mais il faut aussi être conscients que la religion telle que nous l'entendons n'est pas une évidence construite de tout temps. Il s'agit d'un concept qui est né tard dans l'histoire occidentale et qui n'a pratiquement aucun sens, par exemple, en Extrême-Orient.

Le mot «religio» décrit une manière de se comporter par rapport aux rites et aux dieux. Dans le monde antique, il est admis qu'il y a une grande variété de ces comportements et qu'ils ne sont pas exclusifs. Le christianisme construit le concept de «vera religio», la bonne manière de se comporter avec le divin. Mais, pendant longtemps, il n'oppose pas la religion chrétienne à d'autres religions qui lui seraient comparables. L'islam, lorsqu'il apparaît, n'est pas perçu comme une religion distincte mais comme une manière fausse d'exercer la religion, qui reste vue comme un tout. C'est d'ailleurs encore comme ça que l'islam perçoit les autres croyances lorsqu'il parle d'«infidèles».

Ce n'est qu'après les guerres de religion qu'on se met à parler de religions au pluriel, conçues comme des ensembles bien distincts de croyances qu'on s'attache à classifier et à comparer. L'Occident a imposé cette vision au monde: c'est lui par exemple qui a classé les croyances et les rites du continent indien sous le nom d'hindouisme. Pour un Indien, un Chinois ou un Japonais, cette façon de concevoir les religions comme des bocaux bien fermés qu'on peut ranger côte à côte sur une étagère est absurde. Il ne voit, par exemple, aucune antinomie entre le fait d'être taoïste (ou shintoïste) et bouddhiste.

- Plutôt que les religions, il s'agit en somme d'étudier le fait religieux?

- Je n'aime pas la notion de fait religieux. Elle suppose une homogénéité qui n'existe pas. Certaines religions, par exemple, n'ont pas de dieu. Mais elles n'en participent pas moins du phénomène religieux. Le noyau dur, c'est le sacré. C'est-à-dire une évidence incontestée qui donne du sens au monde. Autour, beaucoup de variété est possible. Et aucune civilisation ne peut vivre de façon exclusivement rationnelle, sans recours au symbolique.

On a coutume d'opposer pensée magique, pensée religieuse et pensée rationnelle. Mais, là encore, il ne s'agit pas d'ensembles distincts, hermétiques. Ils se recoupent, coexistent. Pour parler honnêtement des religions, la laïcité doit aussi s'interroger sur ses propres rituels.

- L'enseignement que vous proposez est-il possible à partir de l'étude des seules religions monothéistes?

- Non, ces religions se ressemblent beaucoup trop. Vues d'un peu loin, elles sont presque identiques. Il faut impérativement ouvrir le champ. S'intéresser un peu à ce qui se passe en Chine, par exemple, ne serait pas inutile. Plus d'un milliard d'individus qui pensent différemment de nous, ce n'est pas rien.

Cette ouverture peut aussi passer par l'étude de l'Antiquité. Là, nous retrouvons une compétence culturelle qui nous aide à comprendre notre patrimoine. Et la conscience que notre héritage est complexe: le monothéisme est né dans les polythéismes gréco-latins et proche-orientaux et il en garde de nombreuses traces.

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