Dimanche dernier, le peuple suisse a plébiscité la pénalisation de l’homophobie. Quelques jours auparavant, Pete Buttigieg, ce vétéran de la guerre d’Afghanistan qui assume totalement son homosexualité, remportait les primaires démocrates de l’Iowa. Est-ce vraiment une surprise alors qu’en Europe plusieurs pays ont porté au pouvoir des dirigeants homosexuels? Aux Etats-Unis, un sondage indique d’ailleurs que 76% des électeurs américains se disent prêts à voter pour un candidat ouvertement homosexuel. C’est trois fois plus qu’en 1978, quand la question fut posée pour la première fois. On mesure l’étendue du chemin parcouru.

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La chanson française constitue un bon indicateur avancé du changement de perception de l’homosexualité. Le titre de cette chronique est emprunté à une chanson de Francis Lalanne, intitulée La plus belle fois qu’on m’a dit «je t’aime». J’aurais pu tout aussi bien reprendre le refrain de L’Autre Amour (Sylvie Vartan): «L’autre amour/C’est seulement de l’amour/Ecrit à mots couverts/Ecrit en contre-jour». Il résume en quelques mots ce que pensent la majorité des gens aujourd’hui, une vision bien différente de celle qui prévalait pendant les années 1950 et 1960. A l’époque, le thème est encore tabou. On ne recense qu’une dizaine de chansons qui l’abordent. Plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs ambiguës ou autorisent une double lecture. Quelques chansons sont l’œuvre d’artistes qui ont un goût marqué pour la provocation comme La Grande Zoa de Régine ou Mon cher Albert de Jean Yann, un pamphlet anticlérical (Albert porte soutane!)

Libération de la parole

La libération sexuelle change logiquement la donne. La parole se libère; puisque parler de sexe devient banal, l’homosexualité est un thème que des vedettes de la chanson peuvent se permettre d’évoquer. Quantitativement, la percée reste timide; certains textes, en outre, traitent de l’homosexualité sur un mode railleur, dans la tradition des chansons d’avant-guerre. Citons Le Rire du sergent de Michel Sardou ou Les Pingouins de Juliette Gréco. Dans un style plus engagé, Michel Delpech prend la défense des gays dans Masculin singulier tandis que Daniel Roux affirme fièrement son inclination sexuelle dans deux chansons emplies de révolte. Deux chansons ressortent nettement du lot et remportent un immense succès: Comme ils disent de Charles Aznavour, une chanson émouvante qui évoque, à la première personne, la vie quotidienne d’un artiste de cabaret homosexuel et Un Garçon pas comme les autres (Ziggy) chanté par Fabienne Thibeault pour la comédie musicale Starmania.

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Les deux dernières décennies du XXe siècle voient une explosion du nombre de chansons LGBT (l’abréviation n’a pas encore été inventée). Les lesbiennes sortent de l’ombre. Mylène Farmer leur consacre quelques très belles chansons; Serge Gainsbourg compose Rupture au miroir qui conte la fin d’une relation entre deux amantes. Le thème de la bisexualité est de plus en plus présent.

Tranches de vie

Dès les années 2000, l’homosexualité devient un thème consensuel et fédérateur. Tout le monde s’y met, des artistes peu connus comme des stars de toutes générations, aux styles musicaux les plus divers, comme, pour ne citer qu’elles, Calogero, Indochine, Lara Fabian, Lynda Lemay, Renaud, Véronique Sanson ou Zazie. Les amours LGBT deviennent des tranches de vie, des histoires d’amour, au même titre que les amours hétérosexuelles. Elles perdent leur caractère engagé, elles racontent tout simplement.

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En moins d’un demi-siècle, les représentations ont complètement changé: l’homosexualité n’a plus rien d’un secret honteux ou d’un fléau moral, l’inclination sexuelle appartient au choix de chaque individu, et comme les goûts et les couleurs du proverbe, il ne faut point en discuter. C’est évidemment beaucoup mieux ainsi!


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