«Je ne comprends rien à l’art contemporain» est une de ces phrases utiles (quoiqu’un brin réac) qui, prononcées sur le ton de la confidence, permettent de se faire facilement des amis. Elle n’induit aucun déshonneur pour la personne qui l’énonce, tant il est admis (à tort) que l’art contemporain est un univers abscons plein de références connues des seuls initiés – généralement des êtres exclusivement cérébraux et volontiers vêtus de pulls à col roulé noir.

Lire aussi: Latifa Echakhch: «L’art est capital, et en même temps ça n’a aucune importance»

Seulement, pour aimer, il n’est pas toujours utile de comprendre. L’art contemporain, qu’on se le dise, est aussi un réservoir de joies simples, de sensations spontanées, dont les grandes foires internationales sont des banquets. La 59e Biennale d’art qui s’ouvre ce 23 avril a notamment ceci d’aimable qu’on l’aura attendue pendant trois ans. On y découvrira enfin le travail de Latifa Echakhch dans le pavillon suisse, où l’artiste s’installe en curatrice de nos réminiscences.

Rendez-vous avec le futur

On se réjouit aussi de parcourir l’exposition que Cecilia Alemani, la curatrice principale de cette édition, a placée sous le signe de l’hybridation. Avec ce titre, The Milk of Dreams, emprunté à la peintre et romancière surréaliste Leonora Carrington, les artistes conviées (oui, ce sont majoritairement des femmes) questionnent les conditions humaines et non humaines: le corps, ses métamorphoses, ses représentations, ses prolongements technologiques, sa place dans l’ordre du vivant, et sa disparition éventuelle.

Et puis, à Venise, on a toujours un peu rendez-vous avec le futur. Parce que l’art contemporain est un des moyens d’expression des avant-gardes, qui digèrent et restituent tout ce à quoi les majorités résistent encore. D’une édition à l’autre, la Biennale dresse ainsi l’état des lieux d’un monde d’après. Le plus agréable consiste à s’y promener le jugement suspendu, les sensibilités aux aguets, et la modestie en bandoulière. Au passage, on glanera assurément de quoi mieux l’aimer, le monde d’après (à défaut de le comprendre).