Le match contre l’Italie n’était pas comme les autres. Nous nous sommes assis, le ventre plein de cochonnaille et le cœur du désir d’une victoire bien helvétique, conforme à nos cartes d’identité. Car qui, avant le match, était pour l’Italie? Personne.

Mais l’espoir de la victoire a rapidement été contrarié. Tout aussi rapidement est venu le temps de l’explication facile, l’excuse du prétexte opportun (ce pour quoi sont entraînés (et payés) les consultants du sport): la Nati n’était pas en forme; Shaqiri, à force de rester sur son banc à Liverpool, «n’y croirait plus», la météo, jouer à Rome…

Pas une simple défaite

Mais disons-le virilement: ce qui s’est produit n’était pas une simple défaite. C’était un Evénement au sens le plus haut du terme. Expliquons. Nous n’avons pas eu affaire à un simple rituel de la défaite ou de la victoire, à une opposition de forces plus ou moins en équilibre. Dans ce schéma, défaite et victoire sont rapidement compensées par la colère ou l’explosion de joie de courte durée. L’instantanéité est le maître mot. Le lendemain, tout est oublié.

Mbabu a bien compris l’enjeu métaphysique de cette rencontre

Ce match, quant à lui, était pour le monde du foot suisse un événement comparable à la venue de Napoléon à Iéna en 1806 tel que l’a décrit Hegel: l’Esprit du Football a fondu sur une équipe profane pour en faire une Equipe Céleste. Mbabu a bien compris l’enjeu métaphysique de cette rencontre: ils ont été selon lui «remis à leur place», autrement dit sur terre, là où les joueurs ne sont pas inspirés et où ils n’ont que leurs propres forces et leur propre vouloir.

Pour le dire en termes platoniciens, le jeu italien participait pleinement de l’idée du Beau. On sait que l’Italie de tout temps a possédé le don de faire descendre cette Idée à qui mieux mieux, tant au niveau politique qu’artistique. Notre admiration pour les œuvres de la Renaissance en témoigne bien. C’est donc à cette longue tradition que nous devons comprendre le match en tant qu’événement culturel de premier plan (exactement comme un opéra de Verdi ou une fresque de Tiepolo). Sans l’historique de cette filiation idéelle, on se condamne à ne rien comprendre.

Devenir des apostats

Aussi, notre réponse doit être à la hauteur de l’Evénement. Colère et espoir honteux ne sont plus suffisants. Il est devenu intenable pour nous de soupirer une fois de plus après une victoire (qui n’en aurait que l’apparence) contre la Turquie («on peut la battre! pourquoi? Parce qu’ils sont encore plus désespérés que nous!»).

Depuis cette prestation esthético-atléthique, les normes du jugement footballistique ont été stratosphériquement rehaussées. Ne reste plus qu’une solution: devenir des apostats. Le vrai amateur (amator: celui qui aime) doit, sans remords, se laisser aller à l’amour qu’il a éprouvé hier soir; sans rebuffade, épouser la Squadra Azzura. Il doit opérer un transfert massif de sa libido vers la formation cisalpine. C’est seulement ainsi qu’il sera lui-même purifié: quitter le «national» terrestre pour l’étranger pré-éminent. La déréliction dans laquelle il va laisser notre équipe nationale est nécessaire. Par ce désinvestissement, ce vide ; un renouveau deviendra possible. L’abandon est parfois la meilleure solution.


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