Respectons notre mémoire commune

L’Histoire suisse n’est pas au service d’un parti ou d’une idéologie, elle est notre mémoire commune. Au moment où la polémique fait rage en Suisse alémanique à propos de la commémoration de la bataille de Marignan (1515) et de sa tentative de récupération nationaliste, il est bon de rappeler quelques principes.

Le risque d’une approche partisane

Premièrement, s’il est établi que certains partis politiques considèrent notre passé comme un réservoir d’événements pouvant justifier leur positionnement actuel, ce n’est pas une raison pour les laisser réécrire l’Histoire comme ça les arrange, sans considération pour le contexte global des événements glorieux en référence.

Entre un PS dont le substrat internationaliste n’est fondamentalement pas soluble dans le concept d’Etat-nation et une UDC plus isolationniste que jamais, force est de constater que l’Histoire suisse est régulièrement prise en otage entre deux feux, sans discours audible du parti qui a pourtant fondé l’Etat moderne, le Parti radical (et son prolongement, le PLR).

Le risque d’une approche partielle

Deuxièmement, si l’on se risque à convoquer l’Histoire pour appuyer une thèse contemporaine, il faut se garder de n’intégrer qu’une partie de l’histoire (avec un petit «h»), sous peine de voir la mythologie politique construite sur cette base s’effondrer au premier exercice de confrontation avec les faits historiques.

Ainsi, en cette année 2015 qui nous voit commémorer non seulement Marignan, mais aussi la bataille de Morgarten (1315), souvenons-nous que ce combat n’opposait pas vraiment des Suisses aux Autrichiens mais plutôt les héroïques Waldstätten aux Habsbourg et leurs alliés venant de plusieurs villes, telles… Zoug, Lucerne ou Zurich, qui entreront plus tard dans la Confédération.

A Marignan, ce n’est pas au nom de la défense de la neutralité que se battent les Suisses, mais bien en tant que mercenaires au service du pape. Jusqu’alors, il n’était d’ailleurs pas rare que des contingents suisses se battent contre d’autres détachements suisses. Bien loin de l’image d’une neutralité passive, on constate donc que la Suisse a très souvent été actrice dans les différents conflits européens.

D’ailleurs, à l’issue de la bataille de Marignan est signé le Traité de Fribourg, qui fait obligation aux Suisses de s’abstenir de participer aux conflits européens en ne combattant plus contre la France. Mais surtout, la France obtient par ce traité le droit de recruter des soldats suisses qui joueront un rôle capital lors de la Révolution française, à la prise de la Bastille et aux Tuileries, «avec loyauté et bravoure».

Le risque d’une approche partiale

Il est ainsi pour le moins curieux d’entendre à longueur d’année l’UDC refuser l’envoi de soldats suisses à l’étranger, cela sur une base volontaire et sous mandat des Nations unies. Ce même parti étant allé jusqu’à refuser la possibilité de leur fournir un armement défensif en déclarant que l’envoi de troupes suisses dans des zones de combat à l’étranger serait totalement contraire à la neutralité suisse.

Cet oubli de notre passé n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Qui se souvient ainsi que jusque dans les années 1920, la Suisse était une terre d’émigration vu qu’il n’y avait pas suffisamment de travail pour tout le monde? Que la neutralité suisse a été reconnue lors du Congrès de Vienne de 1815 car les grandes puissances de l’époque souhaitaient disposer d’un Etat tampon au centre de l’Europe? Bref, la prospérité de notre pays et sa neutralité ne sont de loin pas des faits acquis.

Célébrer Marignan, ce devrait être l’occasion de rappeler aux nationalistes de tout poil que si l’on a toutes les raisons d’être fiers de notre Histoire suisse, c’est précisément parce que celle-ci est complexe et ne saurait être réduite à un plaidoyer partisan, partiel et partial, pour nains de jardin identitaires; ceux-là même qui divisent aujourd’hui le pays sur ­l’apprentissage des langues nationales, toujours prompts à trahir l’âme profonde d’un pays génétiquement ouvert à l’Autre parce que sûr de ses valeurs intrinsèques. Aimer son pays, ça n’est pas haïr son voisin, c’est connaître et respecter son Histoire… Une définition du patriotisme.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.