Du bout du lac

«Si tu aimes le football, range ton drapeau»

OPINION. Le chauvinisme? Difficile à éviter ces jours-ci pour notre chroniqueur, qui repense non sans culpabilité à un vieil ami spectateur de l’équipe argentine de rugby, mais avec rigueur et pureté

J’ai vécu quelques mois à Madrid, il y a quinze ans. Petit appartement sous les toits, été caniculaire, bares de copas et amitiés fugaces. Au nombre de mes fréquentations figurait une poignée d’étudiants argentins, qui finançaient leurs études espagnoles en jouant au rugby pour un club de la capitale. Parmi eux, un entraîneur aux oreilles en chou-fleur, anarchiste et taiseux, que ma mémoire défaillante m’oblige à appeler Pablo. Pablo était amoureux du jeu. Il transpirait le rugby par tous les pores.

Un jour que nous parlions des péripéties de la sélection argentine, il me frappa par son désintérêt total pour son palmarès. L’équipe nationale pouvait gagner, perdre ou crever la gueule ouverte, cela ne l’intéressait pas. Son propre frère avait beau avoir porté le maillot blanc et bleu, Pablo ne se sentait pas du tout, mais alors pas du tout concerné par les exploits ou les revers des Pumas. Pourquoi? Je vous l’ai déjà dit: parce qu’il était amoureux du jeu. Seul comptait le jeu. Mieux valait perdre en jouant bien, que gagner en jouant mal.

«Que le meilleur gagne»

Cette passion sincère avait un corollaire évident: pour Pablo, il était ontologiquement impossible d’être le supporter d’une équipe, quelle qu’elle soit. Le beau jeu n’appartenant à personne, soutenir une équipe et porter ses couleurs au long cours n’entrait pas dans son logiciel de puriste. «Que le meilleur gagne» était la seule boussole de cet Argentin pas comme les autres.

N’ayant ni la pureté ni la rigueur de mon ami anarchiste, je me suis enflammé pour l’équipe suisse plus souvent qu’à mon tour. Je suis allé la voir jouer, maillot rouge sur le dos. J’ai chanté à tue-tête. J’ai même insulté l’arbitre. Et mardi prochain, comme tout le monde, je laisserai mon cerveau primitif s’en donner à cœur joie quand Shaqiri percera poussivement la défense suédoise à la 96e minute. Mais sitôt la ferveur retombée, j’aurai une pensée coupable pour Pablo. J’imaginerai son sourire moqueur devant mon excitation de supporter et je l’entendrai me dire: «Si tu aimes le football, range ton drapeau.»

Alors j’aurai un tout petit peu honte, en buvant ma bière. Et puis je me consolerai en me disant que, dans le registre des péchés reptiliens, il y a pire que moi. Il y a tout ceux qui, non content d’être supporters, se réjouissent bruyamment de la défaite des autres. Surtout si les autres sont Allemands. En tête, Jean-Luc Mélenchon et sa «joie pure» [sic] partagée sur Twitter après l’élimination de la Mannschaft:

Oui, Pablo se moquerait de moi, vibrant avec la Nati. Mais à Jean-Luc Mélenchon et à la horde des germanophobes, il distribuerait des baffes. De bonnes grosses baffes bien franches de rugbyman argentin.


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