L’Exposition nationale à Lausanne-Vidy, le mésoscaphe des Piccard ou les gendarmes de Saint-Tropez… C’était l’été 64, rappelait-on ici même à la fin de juillet 2015. Mais c’était aussi, comme l’écrivait alors la mutine Camille Destraz, «l’interminable chanson» Ma Vie qui était number one et permettait «à la jeunesse d’emballer sec dans les surprises-parties pendant plus de quatre minutes», en trois couplets et une vingtaine de mots simples. Alain Barrière a rendu les clés de son destin, et cela fait une aube d’hiver qu’on aurait voulue un peu moins noire. Quelques jours seulement après son épouse, Agnès, en romantique jusqu’au bout.

En 1966, le nyctalope du Journal de Genève était à la salle de la Réformation, dans la Cité de Calvin, pour l’entendre juste avant Noël, ce bellâtre, une décennie avant qu’il n’explose avec Tu t’en vas, mégatube interprété en duo avec la très oubliée Noëlle Cordier… Et avec ce col pelle à tarte rouge pétard sur le plateau de la télévision romande:

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Autre monde, autre époque… Il a fait ses adieux au public en 2003 et, miné par ses problèmes de santé, s’est définitivement retiré de la scène en 2011. Mais avant, quel homme imprévisible, relève le quotidien genevois, cet Alain Barrière, avec son site internet antédiluvien. «Avec lui, pas de grandes complications: il chante, un peu gesticulant peut-être, avec un léger chevrotement dans la voix qui fait d’ailleurs une partie de son succès. Les mélodies de ses chansons sont agréables, les paroles aussi, on a envie de danser, tout le monde est content. Mais pourquoi cet Ave Maria là au milieu», dans cette inénarrable version?

Parce que c’était presque Noël, grands dieux, comme maintenant, et que c’était le fameux «Gala des Etoiles» qui faisait vibrer la Cité de Calvin! «Cathy, Elle était si jolie, c’était aussi lui», doit bien avouer Franceinfo. Alors que Le Monde, qu’on ne soupçonnera pas d’acoquinades avec ce genre de bluettes-là, rend un bel hommage à Alain Bellec, de son vrai nom, qui naît à la Trinité-sur-Mer – ça ne s’invente pas – en 1935, «dans une famille de mareyeurs»: «Dernier d’une fratrie de trois, il est élevé par sa mère seule. Il grandit dans les barques, les pinasses, les chalands et l’odeur de la marée du matin, entre la criée et le petit commerce familial.»

Après son tube de l’été 64, il devient «numéro un des ventes en France, […] vedette internationale» qui enchaîne «scènes françaises et tournées à l’étranger, en Amérique du Sud, au Japon, au Canada…» «Je croyais m’être fait un nom. C’était une illusion totale», dit-il dans son autobiographie Ma Vie (Ed. du Rocher) publiée en 2006. Il a ensuite de sérieux démêlés avec le fisc et devient «peu disposé à courtiser les médias qui l’ignorent». Ruiné, il sort en 1997 une compilation intitulée… Ma Vie, encore. «Trente années de chansons et un double CD […], constitué aussi de nouveaux titres qu’il interprète sur scène avec succès en 1998. Pleyel affiche complet, deux jours de suite.»

Roucoulant le refrain d’Elle était si jolie, arrivé 5e pour la France au Grand Prix Eurovision 1965, Barrière était un peu le Julio Iglesias du répertoire francophone ou le Cary Grant du Morbihan… «Grâce à sa voix de crooner» et à «son sourire enjôleur», dit Voici. «Je l’adorais», a-t-il avoué: «Il était un peu plus de 6h ce matin lorsque Jean-Jacques Bourdin a confié avoir appris en direct sur RMC la mort du chanteur», les larmes affleurant à ses yeux.

«Une tragique disparition!» s’exclamait France Dimanche… en janvier dernier, dans une sorte de nécrologie avancée. «Sa voix crayeuse, si particulière, nous a baladés.» «Le vieux lion» a survécu à quatre accidents vasculaires cérébraux. […] Une chose est sûre, il nous manque!»

Ouest-France avait rencontré Alain Barrière il y a à peine trois semaines, «très simplement»: «Sa fille Guénaëlle ajuste le fauteuil roulant dans lequel il a pris place. Un feu de cheminée brûle dans son dos, dans un douillet salon du Stirwen, l’étonnant et imposant domaine familial qu’on découvre au bout d’un chemin de terre, à Carnac (Morbihan).» Sortait alors une nouvelle compilation, 56 morceaux dont 14 instrumentaux, avec des raretés sorties en vinyle, mais jamais en CD.

«Beaucoup de gens m’ont écrit pour les réclamer», assure doucement Alain Barrière, dont la fille dit qu’il «a toujours été un rebelle, dans la contestation du système. Ce sont ses racines bretonnes.» On pense alors à Amoco, «son morceau engagé après le naufrage du pétrolier et la marée noire de mars 1978. A l’époque il était au sommet de sa gloire. Ce n’était pas forcément bien vu. Il n’y avait pas beaucoup de chanteurs écolos ou contre le nucléaire», note Guénaëlle.


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