«Nous souhaitons avancer aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire.» Alain Berset, conseiller fédéral, 16 avril 2020, Berne. Que vous évoque cette phrase? Que dit-elle de la Suisse? Quelles en sont les incidences?

Introduction

En pleine crise du coronavirus, les conférences de presse organisées à Berne sont dominées par le chef du Département de la santé, Alain Berset, qui, le 16 avril, devait annoncer les décisions du collège exécutif dont l’enjeu était double. D’une part, organiser la sauvegarde sanitaire de la population en évitant l’engorgement des structures hospitalières. D’autre part, préserver autant que faire se peut l’organisation économique du pays en évitant toute mesure excessive. L’expression d’Alain Berset signifiait que le gouvernement était conscient du dilemme et qu’il œuvrait dans ce sens. A noter qu’elle avait déjà été utilisée le jour même dans le communiqué du PDC signé par son président, «le retour à la normale doit se faire aussi lentement que nécessaire mais aussi rapidement que possible», témoignant de la proximité de pensée entre le PS et Gerhard Pfister.

Développement

Quelle qu’en soit la paternité, cette phrase devenue aussi virale que le Covid-19 définit précisément le génie suisse en ce début de XXIe siècle. Fait de prudence, de bon sens, de pondération et d’équilibre, ce concept de modération correspond si bien à l’esprit de la population qu’elle y a adhéré sans rechigner, grâce à quoi la pandémie semble être contenue. Cette façon de concilier la vitesse et la lenteur, le possible et le nécessaire, ainsi que, implicitement, le souhaitable et le réalisable, est caractéristique de la politique suisse depuis plusieurs décennies.

C’est de cette manière que la Confédération helvétique gère déjà l’épineux problème européen, qui pourrait bien se régler à satisfaction faute d’une UE solide et capable d’imposer sa loi après l’exit de la Grande-Bretagne, les difficultés italiennes et la fronde de quelques petits pays. De même, ce propos illustre combien la politique de consensus a permis un certain équilibre entre les exigences d’un Etat social et celles du libéralisme économique, justifiant que le pays se soit jusqu’ici positionné favorablement au sein du commerce mondial sans toutefois creuser les écarts sociaux. Au sortir de la pandémie, espérons qu’il saura garder ce bénéfice sur ses concurrents, même si les finances nationales mettent dix ans à s’en remettre, comme l’a souligné le grand argentier de la Confédération, Ueli Maurer. Par la suite, il faudra soigneusement veiller à ce qu’une socialisation rampante et la tentation d’une économie d’Etat ne fassent pas perdre cette position enviable à la Suisse.

Une certaine unanimité entoure donc les mesures adoptées, même si quelques voix se font entendre, assez timidement compte tenu du contexte, pour prôner une approche plus dynamique. Avec l’esprit d’entreprise emblématique de la Suisse des pionniers du XIXe siècle et du début du XXe, on aurait songé par exemple à construire au pied levé une usine de production de masques, objet de fabrication rudimentaire, afin d’éviter le confinement général, réservé dès lors aux seules personnes touchées, ce qui aurait épargné l’économie. Mais la prudence prévalait…

Conclusion

La phrase d’Alain Berset s’avère ainsi caractéristique d’une époque où la vie humaine est sacralisée, même lorsqu’il s’agit de grands vieillards déjà durement atteints dans leur santé, puisque l’âge moyen des morts s’établit à 83 ans, soit l’exacte espérance de vie moyenne en Suisse. Les mesures gouvernementales sont également le signe d’une vision toujours plus sociale de l’Etat, d’un affaiblissement du goût de l’aventure économique, d’une focalisation sur l’individu plutôt que sur la communauté. Valables dans l’entier du monde occidental, ces tendances pourraient amener une domination prochaine de la Chine et de ses alliés asiatiques, qui entretiennent un tout autre état d’esprit. En cela, le Conseil fédéral de 2020 a sans doute marqué le tournant d’une époque.


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