Du bout du lac

Alain Delon et le bruit

OPINION. Une pétition contre la Palme d’or d’honneur qui lui est promise? Une vraie escroquerie collective à laquelle participent les signataires, l’acteur lui-même, le Festival de Cannes et tous les médias

Instant révélateur, cette semaine, en marge du Festival de Cannes. Révélateur comme ce drôle de liquide qui, dans l’obscurité, faisait apparaître l’image sur le papier photo. Sans artifice. Vous l’avez vécue comme moi, cette séquence, puisque à peu près tous les médias du monde ont décidé de vous l’offrir. Et si vous y avez échappé, je vous la ressers.

Chapitre un: une pétition lancée aux Etats-Unis demande au festival de renoncer à la Palme d’or d’honneur promise à Alain Delon cette année, l’acteur étant jugé «raciste, homophobe et misogyne». Chapitre deux: Alain Delon réagit dans Le Figaro, sur le mode «On m’aime ou on ne m’aime pas, mais on ne peut pas contester ma carrière». Et le directeur du festival maintient sa décision, rappelant qu’Alain Delon «a le droit de penser ce qu’il pense»:

Je commence à vous connaître, vous imaginez que je vais me lancer sur le fond et prendre la défense d’Alain Delon contre le nouvel ordre totalitaire de la pensée, ou à peu près. Eh bien non. Quelque chose d’autre m’intéresse beaucoup plus dans cette affaire: l’adhésion générale à l’idée qu’elle existe. Une escroquerie collective à laquelle participent les pétitionnaires, Alain Delon, le Festival de Cannes, tous les médias, vous et moi, puisque je vous en parle.

Une auteure inconnue

Rembobinons, c’est de saison. Alain Delon est un homme de droite, plutôt réactionnaire. C’est aussi une légende du cinéma. Et le Festival de Cannes a décidé de l’honorer. Jusqu’ici, difficile d’être plus objectif. Et voilà que par une belle journée de printemps, surgit, outre-Atlantique, une pétition en ligne. Alain Delon est «homophobe, raciste et misogyne», écrit donc l’auteure inconnue du texte, Margherita B, il est ainsi impensable de l’honorer. Elle recueille, à l’heure où j’écris ces lignes, 22 750 signatures.

Or, quelle est la différence entre Alain Delon et cette pétition qui l’accable au point de le pousser à réagir? C’est assez simple: le premier existe, la seconde n’existe pas. En 2019, à l’heure où les combats pour le climat ou pour un deuxième vote sur le Brexit recueillent des millions de signatures en ligne, 22 750 paraphes, c’est très objectivement rien du tout. Je ne dis pas ça en l’air. A titre comparatif, sur le même site, une pétition exigeant «l’interdiction de l’importation des nageoires de requin à Montréal» recueille, à ce jour, 161 079 signatures. Cinquante mille de plus qu’une autre invitant, elle, à «sauver les pangolins du trafic animalier»: 111 595 signatures. Vous n’avez entendu parler ni de l’une ni de l’autre.

Une gigantesque «fake news»

Vous l’aurez compris, la séquence Alain Delon que vous ont servie tous les médias du monde était la chronique d’un match qui n’a jamais eu lieu. Une gigantesque fake news, gigantesquement blanchie par tous ceux qui y ont cru. Et vous venez de lire une chronique que je n’aurais jamais dû avoir besoin d’écrire.


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