«Je suis fier et heureux d’être membre de cette institution anachronique», a-t-il dit au Point. Celui que son vieil ami Milan Kundera décrit comme «l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir» a donc été élu jeudi à l’Académie française dès le premier tour, par 16 voix sur 28 – les académiciens sont 40 en tout. Malgré le fait que la candidature d’Alain Finkielkraut était loin de faire l’unanimité parmi les Immortels», écrit Le Monde: «Car s’il y a une chose qui n’effraie pas cet auteur, c’est la controverse.»

Un «tempérament sanguin» et une manière d’avoir un avis sur tout, aussi bien sur des questions philosophiques fondamentales comme celle de l’identité, que sur le football dans le quotidien israélien Haaretz en 2005, où il avait l’équipe de France d’être devenue «la risée de l’Europe» au motif qu’elle était «black black black» et non plus «black blanc beur». Il s’en était excusé par la suite.

Contre Pierre Perret

Ses autres sujets de prédilection? Vilipender la chanson «Lily» de Pierre Perret ou décréter la «malédiction» d’Internet, par exemple, tous sujets qui ont pu profondément agacer. Ses coups de gueule ont d’ailleurs fréquemment eu lieu sur les plateaux de télévision, qu’affectionne ce «pourfendeur du «politiquement correct», […] très critique face à la modernité, le progrès ou encore l’immigration.»

Ce sont les mots du Huffington Post, qui brosse le portrait de «ce polémiste parfois qualifié de réactionnaire avait des soutiens de poids mais aussi des adversaires déterminés à l’Académie française, certains n’hésitant pas l’assimiler au Front national. En octobre 2013, on se souvient qu’il s’était fait remarquer en perdant brusquement ses nerfs sur le plateau de Ce soir ou jamais! sur France 2.» Ou, sur la même chaîne de TV, à propos de son dernier livre, L’Identité malheureuse, dans Des Paroles et des Actes, face à l’ex-ministre de l’Intérieur aujourd’hui promu à Matignon, Manuel Valls – à revoir sur le site de L’Express.

Le FN sous la Coupole?

Dans la foulée, l’animateur de l’émission Répliques sur France Culture «n’a pas manqué d’agiter le petit monde feutré du Quai de Conti»: personnalité «trop clivante», trop «polémique», ont jugé certains académiciens opposés à son élection, «certains allant jusqu’à évoquer l’entrée à l’Académie du Front national». «Profil idéal», «intellectuel incontournable», ont rétorqué «ses partisans, parmi lesquels Pierre Nora, Max Gallo ou Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’institution fondée en 1635 par Richelieu», explique Le Parisien/Aujourd’hui en France.

Mais est-ce pour autant un porte-parole de tendance frontiste qui fait son entrée sous la Coupole? se demande Le Nouvel Observateur. Car, dit-il, «l’avant-garde de la réaction à la française» s’était trouvé «un nouveau combat»: le faire élire. Mais après «avoir éjecté de fait Maurras en 1945 pour élire Finkielkraut en 2014», ce scénario était jugé comme «un terrible retour en arrière, la démonstration que l’Académie tourne à nouveau le dos au progrès humain pour retomber dans les pires travers réactionnaires qui ont jalonné son histoire».

Où était le président?

«Afin d’éviter cette catastrophe intellectuelle et politique», ses adversaires se sont donc mobilisés, regrettant qu’on ne dise pas «un mot sur l’œuvre de Finkie, ses dérives et déboires, rien que la dénonciation des méchants de la gauche, radicalisés, quarteron, etc... […] Il est dommage que François Hollande, à rebours des grands présidents de la Ve République, qui tous suivaient de très près les affaires électorales de l’Académie, de de Gaulle à Mitterrand en passant par Pompidou et Giscard, se soit désintéressé de cette campagne pro-Finkie mené par le lobby intello-réac français.»

Du coup, L’Obs craint «un de ces symboles qui signent la défaite de la pensée de gauche dans la France contemporaine. L’absence de mobilisation politique au plus haut niveau pour entraver la marche triomphale de Finkielkraut en administre la funeste preuve. Comment en est-on arrivé là, à gauche? A ne plus mener de combat intellectuel à forte implication politique? Renoncement? Découragement? J’menfoutisme? Hollandisme? Ou tout cela à la fois?»

Victoire contre les cabales

Logiquement, l’UMP a donc «félicité celui dont les théories jugées droitières créent souvent le débat», relève Le Figaro: «Belle victoire contre les cabales sectaires d’Alain Finkielkraut à l’Académie française», a écrit l’ancien ministre Patrick Devedjian sur son compte Twitter. Et «toujours sur le réseau social, le député UMP Eric Ciotti a salué un «parcours d’intellectuel engagé au nom d’une certaine conception de la République». A gauche, silence radio ou presque. Contrairement à l’usage, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, n’a envoyé aucun communiqué de félicitations.»

Les Echos, eux, jugent avec un lyrisme étonnant que «la langue française, […] Finkielkraut «la vit autant qu’il la parle. Il suffit de le voir se lancer dans une de ces tirades polémiques qu’il affectionne, contre le relativisme général, la démission de l’école, les digital natives, ou «le babil sans fin de la sociabilité virtuelle», se tordant les mains, tremblant d’une indignation contenue jusqu’au dernier moment comme le moteur d’un avion avant le décollage, psalmodiant ses phrases au rythme d’un train de montagnes russes et infligeant de rudes tests de résistance à une chevelure définitivement rebelle, pour comprendre à quel point ses mots sont aussi sa chair.»

«Il était temps»

Et pendant ce temps, Ivan Rioufol triomphe sur son blog du Figaro: «C’est la victoire de la pensée libre contre l’étouffant conformisme. Son élection met un terme à l’ostracisme qu’ont à subir le plus souvent les «néoréacs», ainsi désignés par la bien-pensance. Finkielkraut fait partie de ces compatriotes de fraîche date qui, après avoir découvert la richesse de la culture française, se scandalisent de la voir si peu défendue par ses héritiers. Ce sont ses alertes répétées qui viennent d’être entendues. Il était temps.»

Avec ce «curieux climat sous la Coupole» qu’a pu constater La Croix, «l’influent Jean d’Ormesson avait même fini par menacer de «ne plus jamais mettre les pieds à l’Académie» si ses pairs avaient l’affront de ne pas accepter en leur sein cet intellectuel décapant, trop souvent victime de ses foucades médiatiques, d’une rage intérieure qui finit parfois par le submerger, mais écrivain et penseur estimable. Cassandre, romantique malheureux, Alain Finkielkraut est le greffier triste d’une époque dont il diagnostiqua, vers la fin des années 1980, le mal profond, «la défaite de la pensée». Depuis, il enregistre symptômes et signes de la déliquescence, selon lui, de la civilisation française, héritage à préserver d’un art de vivre et d’être.»

Libération, enfin, voit dans le nouvel Immortel ni «un homme ordinaire» ni «un homme extraordinaire»: «Il est simplement un intellectuel qu’on trouve toujours là où on ne l’attend pas, qui semble prendre un malin plaisir à se mettre en situation de recevoir des coups. Et relève non sans perfidie que les autres candidats à la succession de Félicien Marceau «étaient bien faciles à battre»…

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