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Alain Rey, le meilleur ami de l'orthographe, ne met pas «Le Temps» à l'amende

Le directeur littéraire du dictionnaire Le Robert et auteur d'un billet linguistique quotidien à France Inter commente notre décision de sanctionner les fautes d'orthographe et de syntaxe pendant tout le mois de février. Il y est plutôt favorable comme signal d'un effort, mais n'y croit pas dans la durée. C'est l'occasion pour lui de parler du statut de l'orthographe française et de son impossible réforme.

Le Temps: Et vous, directeur de dictionnaire, que pensez-vous des amendes que Le Temps inflige à ses «hétérographes» insouciants?

Alain Rey: Une telle décision a le mérite de porter clairement sous forme économique un problème récurrent. Comme signal d'une préoccupation de la part d'un journal, c'est évidemment positif mais hélas, ce n'est pas une solution. Car si l'on examine les choses de plus près, bien des questions se posent: qui pourra juger de l'erreur? Sauf dans les cas indiscutables où une norme claire s'applique – et je suppose que c'est de ces cas-là dont vous parlez en priorité – il n'y a pas toujours une solution unique aux problèmes orthographiques. Qui décidera que «chausse-trape» ne peut pas s'écrire «chausse-trappe» alors que les deux façons sont admises, même si c'est «chausse-trape» qui est théoriquement correct. Si le juge est puriste, il argumentera pour «chausse-trape» et sanctionnera «chausse-trappe». Il refusera «docteure», alors que la féminisation des professions va dans le sens de l'évolution sociale.

– Le juge, ce sera le dictionnaire, vous!

– Alors s'il vous plaît, pas de sanctions financières à cause de moi! La profession de correcteur existe, et il y a une solution syndicale à votre problème: embauchez suffisamment de correcteurs, le travail sera mieux fait! Mais je suis bien placé pour le savoir, c'est cher! Ou alors, faites une dictée sévère à l'embauche et n'engagez pas ceux qui font trop de fautes. Mais alors, vous risquez de vous priver de la collaboration d'excellents journalistes par ailleurs. Plutôt que de faire payer les fautes, dressez un tableau de déshonneur.

– Vous croyez qu'une mauvaise orthographe est encore un déshonneur?

– C'est certain. Vous en apportez vous-même la preuve par le souci que vous avez de ne pas déplaire au lecteur. Socialement, l'orthographe n'est pas du tout déconsidérée. Une fois que les gens l'ont apprise en se donnant tout le mal qu'il faut, ils ne sont pas prêts à laisser n'importe qui écrire n'importe comment sous prétexte que les temps changent. Ils considèrent l'orthographe comme un patrimoine personnel qui doit être défendu et perpétué. Elle a contribué à les établir dans la hiérarchie de la société, elle a donc pour eux une valeur et il est exclu qu'ils laissent d'autres la malmener à plaisir!

– C'est ce qu'on appelle la défense des acquis!

– Si vous voulez, mais ainsi l'orthographe continue de sélectionner. Dans les administrations, et dans la plupart des professions de service, partout où il y a un échange écrit, elle reste un critère. Une mauvaise orthographe peut se répercuter sur les carrières. A qualités professionnelles égales, on favorisera certainement la personne qui écrit sans faute.

– Diriez-vous, vous aussi, que le niveau général de l'attention orthographique est en baisse?

– C'est certain. Mais je dirai surtout cela de l'orthographe grammaticale, la plus importante à mes yeux. Il y a une diminution de la vigilance non seulement de la part de ceux qui écrivent mais aussi de la part de ceux qui relisent. On le remarque chez les écrivains eux-mêmes. S'ils n'étaient pas relus et corrigés, certains d'entre eux seraient discrédités. L'écriture sur des supports électroniques multiplie d'ailleurs les fautes, sans doute parce qu'on va plus vite, parce que c'est plus facile. Par conséquent, les correcteurs ont de plus en plus à faire et c'est ici qu'intervient le problème économique: dans les rédactions, chez les éditeurs, et surtout chez nous, au Robert, le poids économique de la correction est énorme, on essaie de le limiter. Or ce sont les correcteurs qui sont responsables au final, ils ont la garde de la santé orthographique de l'écrit.

J'ai moi-même publié deux livres chez Gallimard, la liste des problèmes qui m'a été renvoyée par les correcteurs était très longue. Il ne s'agissait pas seulement de formes orthographiques mais de ponctuations et de toutes sortes de petites difficultés sur lesquelles il y avait à réfléchir. Vous le voyez, avant de punir, il faut donc bien analyser la situation dans laquelle nous sommes.

L'un des traits nouveaux de la question orthographique est l'importance grandissante des contenus: c'est typique dans une rédaction, chacun écrit sur un nombre de plus en plus grand de sujets, il faut que ce soit pertinent, intéressant, l'essentiel de l'énergie sera donc consacré au contenu de ce qui est écrit plutôt qu'à la forme.

– Une telle évolution ne milite-t-elle pas en faveur d'une réforme de l'orthographe?

– Naturellement, mais si une réforme est linguistiquement indispensable, elle est sociologiquement impossible, pour les raisons que je vous ai dites: les gens qui ont appris à maîtriser les difficultés s'opposent radicalement à toute simplification.

– Pourquoi dites-vous qu'une réforme est «linguistiquement indispensable»?

– Parce qu'en une époque où l'on écrit beaucoup et sur tous les sujets, le niveau de complexité de la langue française demande aux gens un effort excessif par rapport au temps dont ils disposent. Cela peut même dissuader les étrangers de l'apprendre. Mais puisqu'on ne peut pas réformer, il faut surveiller particulièrement l'orthographe grammaticale en France, l'Education nationale l'a compris puisqu'elle demande maintenant un enseignement spécifique de la grammaire et de l'orthographe. Il s'agit d'enseigner l'articulation logique de la phrase, le bon emploi des propositions, des accords, de lutter contre l'allégement formel du langage. L'école, à ce titre, est très importante. Car au-dehors, les enfants sont laissés devant le spectacle de fautes innombrables, dans la publicité, sur les affiches où parfois elles sont introduites exprès pour attirer l'attention. Si l'école ne leur montre pas ce qui est juste, ils n'y comprendront plus rien.

– Dans quelle langue l'orthographe est-elle la plus facile?

– L'espagnol, à coup sûr, parce que justement il a été réformé entre le XVIIe et le XIXe siècle par une académie royale qui a pris les devants en phonétisant la langue au maximum. Donc entre le parlé et l'écrit, il n'y a presque pas de différence. Quand vous entendez le son correspondant à une lettre, c'est celle-ci qui doit s'écrire. Mais évidemment, une telle démarche n'était envisageable que parce que peu de gens savaient écrire, le camp des défenseurs des acquis était forcément réduit.

L'italien est un peu moins simple. Mais l'anglais a les mêmes arbitraires, totalement incompréhensibles, que le français. Comme ce dernier, il est le reflet de l'histoire et quelquefois d'erreurs qui se sont figées au cours des siècles et qu'on ne peut plus changer. Pourquoi écrit-on «knife» pour «couteau», alors que le «k» ne se prononce pas? Mystère! C'est peut-être comme «dompter» en français: le mot vient de domitare en latin. Vers le XVIe siècle, on a mis un «p» pour faire joli et savant, et voilà que maintenant on le prononce! Allez savoir pourquoi. Autre exemple: Bruxelles est l'ancien Brusselles dont on a réuni en croix les deux «s» par décision décorative. Et maintenant même les Belges disent «Brukselles» en prononçant le «x». Cela n'a pas de logique intrinsèque. Quand on a affaire à toutes ces bizarreries de la langue, on ne peut pas prendre très au sérieux une sanction économique contre ceux qui font des fautes.