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Albert Schweitzer, cet illustre méconnu

Alsacien germanophone, fondateur de l’hôpital de Lambaréné dont on commémore les 100 ans cette année, Albert Schweitzer fut un homme aux ressources variées et dont l’héritage intellectuel a été trop longtemps boudé. Il mérite de retrouver sa place, estime Karel Bosko, chargé d’enseignement à l’Unige

L’hôpital de Lambaréné, au Gabon, a été fondé il y a cent ans par Albert Schweitzer, un médecin alsacien en avance sur son temps et bien oublié du nôtre…

Avec Saint-Exupéry, Camus et Teilhard de Chardin, il est de ces humanistes qui ont marqué l’entre-deux-guerres ou l’après-guerre, et que les diatribes sartriennes puis les exclusives marxo-structuralistes des années 70 ont congédiés sans ménagement, au prétexte qu’ils confortaient à leur façon l’«ordre bourgeois», sa sinistre bonne conscience et ses pratiques sociales féroces. Mais le renouveau du questionnement éthique, le souci de préserver le milieu naturel, la volonté de promouvoir les droits de l’homme – en réponse aux effets dévastateurs de la mondialisation – confèrent aujourd’hui à ces exilés du post-moderne une actualité certaine. Et c’est bien ce qu’avaient déjà relevé, à propos de Schweitzer, les plus sagaces de ses admirateurs: savant comme Einstein, philosophes comme Cassirer ou Buber, écrivains comme Zweig ou Kazantzakis.

C’est ainsi que les engagements et les réflexions de Schweitzer ont suscité depuis des décennies un réel intérêt notamment en Allemagne, en Suisse, dans les pays anglo-saxons et au Japon, sans oublier son Alsace natale, où il demeure une personnalité de premier plan. En cette année 2013, cet intérêt s’est manifesté par un effort éditorial sans précédent, et par deux colloques internationaux qui se sont tenus l’un à Munster près de Colmar, et l’autre, cet été, au Gabon.

Destin singulier que celui de ce fils de pasteur né en 1875. Théologien, philosophe et organiste de talent (ainsi que conseiller en facture d’orgue), spécialiste de l’œuvre de Bach, il entame à 30 ans des études de médecine, tourne le dos du coup à une carrière universitaire et part pour l’Afrique profonde en 1913, avec le projet d’«expier» les crimes de la colonisation – qu’il a dénoncés en chaire –, et plus modestement de «réparer» ce qui peut l’être en ces contrées ravagées par de terribles maladies. Il s’agit d’incarner l’Evangile, non de le prêcher. Pareille démarche, exceptionnelle à l’époque, n’est pas comprise de ses proches ni de ceux qui le voyaient déjà en Akademiker estimé, pas plus que du grand Widor, son professeur d’orgue, qui plaçait en lui toutes ses espérances. Ainsi est créé, sans aucune aide officielle, l’hôpital de Lambaréné. Plus exactement le village-hôpital, car Schweitzer a tout de suite saisi qu’en Afrique noire, si une personne souffrante peut être prise en charge et soignée, c’est accompagnée de toute sa famille – vision originale de la médecine sous les tropiques, dégagée de tout ethnocentrisme. Ce sera l’œuvre de sa vie, financée en grande partie par des tournées de concerts en Europe.

Une action sur le terrain indissociable d’une réflexion philosophique et morale menée autour du principe du «respect de la vie» («Ehrfurcht vor dem Leben»): la vie dans sa dynamique souvent impénétrable, la vie comme mystère mais aussi comme valeur à révérer, en tous les êtres, en autrui, en chacun de nous. Les Evangiles et l’apôtre Paul sont ici les références, mais aussi Kant et les Lumières, ce qui fait de Schweitzer le précurseur d’un écologisme raisonné et le rapproche de l’humanisme «décentré» de Lévi-Strauss («qui place la vie avant l’homme»). C’est à ce titre qu’il militera, fort de son Prix Nobel de la paix, contre l’arme nucléaire en 1957 et 1958, s’attirant par la suite les foudres du général de Gaulle.

Et c’est à l’aune du rationalisme hérité du XVIIIe siècle, auquel il demeure passionnément attaché, qu’il va fustiger au lendemain de la Grande Guerre les dérives du monde moderne: le mépris de l’individu, l’érosion de la morale, la vacance du droit, le délire nationaliste, le narcotique des propagandes insidieuses, l’obsession de la performance technique, l’exploitation de populations entières réduites à l’état de cheptel. Autant de signes effroyables d’une décomposition de l’exigence éthique – condition même de la civilisation aux yeux de Schweitzer.

Car il n’est point de Menschheit (l’espèce humaine) sans Humanität (la vertu d’humanité) – sens de l’universel, de l’altérité et de l’équité, bienveillance. Et cette vertu ne peut être que le fruit d’une pensée autonome, personnelle, celle que tendent précisément à étouffer nos sociétés, et que le nazisme écrasera en Allemagne, au grand désespoir de Schweitzer.

C’est à la lumière du même rationalisme que ce protestant libéral abordera l’histoire de la religion chrétienne – notamment le thème des «vies de Jésus» et celui du Royaume de Dieu, ainsi que la mystique de Paul et les différentes conceptions de l’eschatologie. Mais il élargira son horizon et étudiera également les philosophies de l’Inde et de la Chine.

A l’heure présente, seule une partie de l’œuvre de Schweitzer a été traduite de l’allemand, et il reste en France inscrit au panthéon des gloires que le politiquement correct se plaît à ­discréditer. Pensez donc: germanophone (parlant pourtant le français), protestant, cosmopolite, philanthrope, sans profil politique défini, reliquat du passé colonial… Une antiquité, périphérique et bien-pensante: la caricature a calciné le portrait.

Une manière désinvolte d’éluder une pensée lucide et confiante, qui donne toujours à réfléchir.

Ainsi pour Schweitzer la volonté de respecter l’ensemble des êtres vivants n’est pas en opposition avec la religion chrétienne ni avec la philosophie des Lumières, qui elles-mêmes ne sont pas en conflit l’une avec l’autre. Ainsi la raison ardente du XVIIIe siècle a engendré de réels progrès – dans les domaines de la justice et des institutions notamment – que les vives critiques émises au XXe siècle par l’Ecole de Francfort et ses émules ne doivent pas nous faire oublier. Ainsi le constat d’une grave crise éthique en Occident ne saurait aboutir au discours démobilisateur sur la prétendue décadence de notre civilisation. Et aux yeux de Schweitzer, personne ne pourra réduire au silence ­définitivement une pensée libre et l’exigence d’humanité qui l’irrigue.

Concrètement, il faut rappeler que le geste humanitaire de Schweitzer n’a pas cessé de se décliner en nombre d’organisations actives au Sud comme au Nord. Un exemple parmi tant d’autres: Nouvelle Planète, fondée par le Suisse Willy Randin, qui travaille en Afrique et en Asie à fournir aux populations démunies les outils de leur autonomie: accès aux soins médicaux, à la scolarité, à l’eau, à l’énergie solaire, promotion d’une agriculture biologique. Solidarités menues en apparence, mais durables – dans le sillage de Lambaréné.

Il saisit tout de suite qu’en Afrique noire, un patient pris en charge doit être accompagné de toute sa famille

Chargé d’enseignement à la Faculté des lettres (histoire), Université de Genève

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