il etait une fois

Les aléas qui ont fait Genève

Si Wilson n’avait pas été élu à la présidence des Etats-Unis en 1912, y aurait-il une Genève internationale? Ce n’est pas sûr

Il était une fois

Il semble que plus personne ne conteste le fait que la conférence sur la Syrie, si elle a lieu, sera réunie à Genève. Paris et Londres avaient fait des offres. Le cadre onusien désintéressé de Genève paraît mieux convenir. On y est si habitués ici qu’on oublie la quantité de hasards rassemblés au début du XXe siècle pour amener en ce lieu la Société des Nations et les premiers instruments de la diplomatie multilatérale. Le premier de ces hasards fut l’élection à la Maison-Blanche en 1912 de Woodrow Wilson, le président américain, auquel on doit principalement le choix de Genève comme siège de la SdN, contre Bruxelles.

Le démocrate, fils d’un pasteur presbytérien, s’était présenté contre le président républicain sortant, William Howard Taft, en quête d’un deuxième mandat. Un événement parfaitement inattendu s’était produit en sa faveur: en août 1912, l’ancien président Theodore Roosevelt s’étant vu refuser l’investiture républicaine pour un retour à la Maison-Blanche, il avait rejoint le petit parti progressiste, qui en avait fait son candidat. La popularité de Roosevelt était suffisante pour dépasser le score de Taft dans cette élection triangulaire, mais insuffisante pour remporter la Maison-Blanche. Celle-ci tomba dans le camp démocrate. Wilson bénéficia donc de l’erreur stratégique d’un Roosevelt encore très jeune et vorace après deux mandats présidentiels, dont le succès avait pu l’amener à se croire invincible. Comme le suggère Joseph Nye dans son livre sur l’avènement de la suprématie américaine, Wilson n’aurait peut-être pas été élu si Taft avait su contenir les dissensions entre les deux ailes progressiste et conservatrice du parti républicain. Mais juriste, n’aimant pas la politique, il avait manqué des talents nécessaires pour dominer son parti et éviter l’éclatement. Il avait rêvé d’être juge à la Cour suprême. Un concours de circonstances l’en avait détourné.

Wilson était neutraliste, peu intéressé par la politique étrangère. Il gagna les élections de 1916 par la promesse de ne jamais mêler les Etats-Unis à la guerre. C’est pourtant lui qui, en 1917, face au renforcement de l’offensive sous-marine allemande, envoya deux millions de soldats américains aux côtés des Alliés. Il ne l’a pas fait par un calcul classique des rapports de force, mais par la recommandation de la morale. Le Congrès l’avait suivi, rompant avec l’isolationnisme sur lequel se fondait jusque-là l’attitude américaine face à l’Europe. Sa présentation au Congrès, en janvier 1918, de son programme en «quatorze points» pour la paix, annonçait la future Société des Nations. Il avait encore l’opinion avec lui, malgré une forte opposition républicaine. Mais les mois de discussion du Traité de Versailles, les objections de la France, du Royaume-Uni ou de l’Italie à un sacrifice de souveraineté en faveur de la SdN, les compromis auxquels Wilson avait consenti détournèrent finalement la majorité des élites américaines des affaires mondiales et européennes. Le principe d’une sécurité collective qui aurait obligé les membres de la SdN à repousser toute agression représentait pour elles la vision cauchemardesque d’un engagement militaire sans fin dans les intrigues de l’Europe. Henry Cabot Lodge, le puissant chef républicain de la Commission des affaires étrangères au Sénat, fortement hostile à toute l’entreprise wilsonienne, exigeait qu’au moins un vote du Congrès précédât toute intervention militaire américaine pour le compte de la SdN. Wilson ne voulut pas céder. Une attaque cérébrale, en septembre 1919, le priva de ses moyens émotionnels de négociateur, il se raidit davantage, allant jusqu’à instruire ses partisans de voter contre le traité amendé, au risque de ne pas avoir de traité. A la fin, le président n’obtint pas la majorité des deux tiers nécessaires à la ratification. Les Etats-Unis n’adhérèrent donc pas au Traité de Versailles ni à la Société des Nations, qui en était la création.

Peu avant, en avril 1919, la Commission de la Société des Nations, réunie à l’hôtel Crillon, à Paris, avait adopté Genève pour siège de la future organisation, sur la recommandation de Wilson et de Lord Robert Cecil, collaborateur de la Croix-Rouge pendant la guerre. Le nom figurait à l’article VII du Pacte. La Commission avait toutefois laissé au Conseil la possibilité de choisir une autre ville. Or ce Conseil, où œuvrait Jean Monnet, était favorable à Bruxelles. Il concocta le projet de convoquer la séance inaugurale de la SdN dans la capitale belge, afin de créer un fait accompli. Wilson l’en empêcha. Contrarié, lourd de son échec au Congrès, lourd de toutes les reculades qui lui avaient été imposées, malade, il usa de tout son pouvoir pour ordonner, dans une note du 20 juillet 1920, que la première réunion se tienne «dans la ville de Genève, siège de la Société des Nations, le 15 novembre à 11 heures». Et ainsi fut fait.

L’entêtement de Wilson, qui bénéficia à Genève, eut une conséquence plus déterminante: l’absence des Etats-Unis, qui venaient de s’affirmer comme une grande puissance, contribua à affaiblir la portée morale et matérielle de l’organisation. Les aventuriers des années trente savaient que le gendarme de la paix qui siégeait dans la ville était désarmé.

On échappe difficilement à la fascination de refaire l’histoire avec des «si». Malgré sa gratuité, l’exercice permet de saisir la fragilité de l’enchaînement des événements qui se sont produits, ou qui auraient pu ne pas se produire. Il rend leur place aux aléas. Taft réélu en 1912, y aurait-il une Genève internationale?

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