Quel est le point commun entre la marche pour le climat, le mur de Donald Trump, le 9 février 2014, le plastique dans les océans, l’expansion de la Chine et la construction européenne? Vous ne voyez pas? Eh bien, je vais vous le dire: tous ces combats, toutes ces névroses, tous ces défis sont exclusivement spatiaux. Il est toujours question de l’espace dans lequel on vit, en trois dimensions. Notre espace vital, au sens le plus neutre du terme. Grignoté, menacé, désorganisé, et qu’il s’agit de maîtriser, de stabiliser, de protéger.

Le grand oublié, c’est le temps. «Le fleuve silencieux du temps qui s’écoule dans les champs, dans les souterrains, dans l’espace», pour le dire comme Borges. Le temps, condition sine qua non de l’espace. Si Bergson (promis, j’arrête là le name dropping) considérait le temps comme le problème capital de la métaphysique, c’est probablement que la question mérite qu’on s’y arrête deux secondes.

Un bobo sur le genou

Pourtant, pendant que l’espace en ébullition mobilise toutes les énergies, vous ne trouverez personne au chevet de l’urgence temporelle. A côté de laquelle l’urgence climatique est un bobo sur le genou, sous un pansement dinosaure. Comme si le temps ne subissait aucun des assauts du siècle.

En moyenne, je reçois 150 e-mails par jour. En multipliant par 300 jours ouvrables (même si Gmail est aussi ouvert le dimanche), ça fait 45 000 par année. Un demi-million d’e-mails en dix ans. Chacun d’entre eux, ou presque, posait une question, forcément urgente puisque tout est forcément urgent. Une question insignifiante dans l’immense majorité des cas, importante parfois. En dix ans, un demi-million de questions frénétiques et prioritaires.

La démence collective

Pourquoi ce détour par mon inbox? Parce qu’elle est la vitrine d’une démence collective aussi imminente que splendidement ignorée. Pour vous en convaincre, j’aurais aussi pu vous emmener sur Facebook, sur Instagram, ou sur n’importe lequel des canaux que vous avez décidé d’ouvrir en permanence avec le monde. Je vous aurais fait attendre des réponses qui ont l’outrecuidance de se faire attendre plus d’une fraction de seconde.

Paradoxalement, c’est sur un de ces canaux que m’est apparue la lumière. Dans la bouche de Jacques Brel, interviewé en noir et blanc. Il avait décidé de prendre un peu le large (beaucoup, même: les Marquises, c’est loin) et on lui demandait pourquoi. Pour avoir le temps de se taire, répondait-il. Et de regarder.

Entre l’action et l’action, l’épaisseur du temps vital. Le ralentissement qui autorise la pensée, le sens, la raison, l’amour et la vie. Le seul terreau possible de l’art, de la littérature et de tout ce qui compte.

C’est pour le temps qu’il faudrait marcher. Lentement, mais de toute urgence.


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Les journaux et la parabole d’Atlanta