Alex, Burki, l’incision du crayon

Dessin de presse Les caricaturistes des quotidiens «La Liberté» et «24 heures» sortent tous deux leur album «best of»

De quoi se repasser les images d’une année d’actualité dont l’agitation fait évidemment sourire

«Bien avant les caricaturistes danois ou les provocateurs de Charlie Hebdo, il a éprouvé l’intolérance d’islamistes radicaux enflammés par une aimable représentation de Mahomet séparant les eaux d’une piscine fribourgeoise… Il a mesuré alors la puissance transgressive d’un coup de crayon. Il n’a pas changé de mine pour autant. Il n’a pas changé tout court. Et il n’y a que lui, aujourd’hui, pour s’étonner encore de son adoubement dans la cour des grands: on expose ses chefs-d’œuvre, les plus prestigieux journaux – Le Monde, Courrier international – les reproduisent. La consécration? Ne le dites pas à Alexandre le Grand, Alex le prendrait mal.»

Ces mots flatteurs, c’est le rédacteur en chef de La Liberté, Louis Ruffieux, qui les écrit dans sa préface à La Faim du monde, le bel album illustré en couleurs de 66 pages qui rassemble plus de 120 des meilleurs dessins de presse 2011-2012 du caricaturiste attitré du quotidien fribourgeois, Alex. De son vrai nom Alexandre Ballaman, ce Broyard de 40 ans dessine pour le journal depuis l’an 2000. Il «a l’air très sage. Ce qui n’empêche pas qu’il est fou, dit la quatrième de couverture. En particulier de sa famille, de son village [Vallon/FR], de théâtre, de volley-ball, d’Hergé, de hockey sur glace et de cerises au kirsch.»

Ah, être Fribourgeois…

Le spectre de ses amours est donc large, comme celui de ses caricatures. Qui s’étend de problématiques si locales qu’il faut même parfois être Fribourgeois pour les comprendre vraiment; jusqu’à de rosses représentations de l’actualité internationale. Parmi lesquelles une affection particulière pour les tyrans comme Kadhafi, Bachar el-Assad ou Ben Ali. La Suisse n’est pas en reste, avec des apparitions récurrentes de Micheline Calmy-Rey ou de Christoph Blocher, ses cibles préférées. Et Alex a une tendresse de poète incisif, maniant la ligne claire pour le sport aussi – on est au pays du HC Gottéron, ne l’oublions pas, dont il est un «supporter pur».

Louis Ruffieux décrit encore sa manière de travailler qui, on le sait, est assez différente suivant les caricaturistes. Ainsi, «Alex, ça t’inspire?» est la question rituelle qui fuse chaque matin à Fribourg lors de la séance de rédaction de La Liberté, «là où s’esquisse le journal du lendemain. Aussi économe de ses mots que généreux de son talent, Alex laisse alors volontiers planer le doute. Trop modeste et trop exigeant envers lui-même pour promettre, au camp de base, une ascension victorieuse en fin de journée. Mais déjà, le voilà parti dans sa quête solitaire d’une idée, d’une image et finalement d’un dessin qui, le plus souvent, enluminera la «une»: un joyau en vitrine.»

Un joyau? Quand l’alpiniste Erhard Lorétan a perdu la vie au Grünhorn, par exemple. Et qu’on le voit, dans le dessin d’Alex, passer sans encombre de l’escalade de la pente enneigée à celle des nuages. Qui le mènent on ne sait où, en dégageant un message poétique d’une force incroyable.

L’autre caricaturiste qui fait ces jours-ci le bonheur des libraires, c’est celui de 24 heures qui, lui, sort son Burki 12, sur 146 pages, soit 162 dessins de Raymond Burki – BurkiShop sur Internet, où l’on peut s’offrir chaque jour les originaux aux enchères – préfacés et légendés par Thierry Meyer, le rédacteur en chef du quotidien vaudois. Lequel cite les admirateurs de l’homme à la casquette appliqué «dans son antre légèrement enfumé»: «Parmi eux, le gotha politique du canton, victime consentante des traits grossissants d’un caricaturiste dont il convient d’aimer la férocité. C’est un honneur d’être épinglé au tableau de chasse du Palinzard [habitant d’Epalinges/VD] le plus célèbre […], et une lamentation de ne point y figurer.»

Le Raymond national

A la moulinette du Raymond national vaudois passent donc aussi les dictateurs déchus (ou non) et les stars de l’Eurozone, avec un accent particulier sur les rondeurs d’Angela Merkel qu’il célèbre mieux que quiconque et les frasques du petit Nicolas hexagonal. Les gens de Berne et du château Saint-Maire y ont également leur place, avec des caricatures tordantes où le diable se niche dans les détails: le léger strabisme de Doris Leuthard, le pif de Pascal Broulis ou le sourire «Macleans» de Mme de Quattro. Les Gripen grippés, les exploits des Chagaev et autres Constantin, François Hollande cravaté de travers, Eveline Widmer-Schlumpf et ses yeux las, bien d’autres…

Un brin de désespoir

Il y a toujours un brin de désespoir éclairé dans ces représentations qui rendent le monde plus absurde ou plus ridicule encore qu’il ne l’est déjà. Dans des regards souvent effarés ou alors fermés, comme ce 4 septembre 2012, lors d’une fameuse «turbo-sieste» restée dans les mémoires: «Tandis que l’on se déchire au Conseil communal de Lausanne, au sujet des moyens à engager pour sécuriser les nuits lausannoises, Burki revient sur la légère absence du syndic [Daniel Brélaz] lors d’une séance précédente au Grand Conseil.»

A ce jeu, rappelle encore Thierry Meyer, «Burki possède une arme secrète: une sorte d’inquiétude – même s’il sait qu’à la fin, comme dans les films grand public, il va s’en sortir de ne pas trouver la bonne idée, une propension jamais démentie à chercher le rire, la dérision, l’absurde dans le tourbillon de l’actualité.» Un métier qui est un vrai défi, l’image de marque d’un média et sa patte originale dans l’uniforme médiatique. Sans doute que Chappatte serait d’accord.

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