Le nom d'Alfred Escher évoque dans la mémoire romande la fondation du Crédit Suisse, il y a 150 ans, le percement du tunnel du Gothard, la Constitution radicale-libérale de 1848, la création de l'Ecole polytechnique fédérale, c'est-à-dire les plus grandes aventures économiques et politiques de la Suisse moderne.

L'industriel zurichois a laissé une trace dans les manuels d'histoire, mais pas vraiment une présence. L'unique biographie disponible jusqu'a récemment, celle d'Ernst Cagliardi en 1919, n'a jamais été traduite en français, comme ne le sera peut-être pas le monumental ouvrage en trois volumes richement illustrés commandité par Credit Suisse à l'historien Joseph Jung pour le 150e anniversaire de l'établissement.

Alfred Escher, qu'on a qualifié de «roi de Suisse» tant fut grande son influence pendant plus de vingt ans, n'appartient plus à une mémoire nationale active. On le cite, sa statue à l'entrée de la gare à Zurich atteste de son importance, mais il n'intéresse plus. Il fait partie de ces personnages qui seraient désignés comme «pères fondateurs» et inlassablement interrogés par la postérité si l'on croyait à l'existence de «pères» pour «fonder» cette chose tombée du ciel qu'on appelle l'Etat fédéral. La Suisse n'a pas de pères, elle a des mythes.

Voudrait-on toutefois revisiter à la lumière des questions d'aujourd'hui les premières décennies de cet Etat national qu'on tomberait forcément sur Escher. L'homme politique, l'industriel, le banquier, le fils, l'époux et le père sont les acteurs d'un roman instructif mais incomplet. De sa partie people, n'importe quel pays moins résistant à lui-même aurait déjà tiré de forts revenus littéraires et cinématographiques. Friedrich Engels, qui observait le jeune Zurichois en 1848, voyait en lui un «Alcibiade suisse, mélange de grâce et d'élégante nonchalance». Un rôle pour une palme suisse à Cannes?

Le petit Alfred vient au monde en 1819 dans une famille patricienne de très vieille souche qui a détenu la mairie de Zurich presque sans interruption entre 1678 et 1762. Le cercle magique de l'appartenance bourgeoise s'est cependant brisé avec la génération du père, Heinrich, enrichi en Amérique mais n'ayant pas payé les dettes du clan. On ne pardonne pas pareille faute dans la métropole conservatrice. Alfred fera pire. Il s'acoquinera avec les libres penseurs et le libéralisme. Il sera de ceux qui vont abattre l'ancien régime. Mais sans perdre le pouvoir, ni politique, ni économique.

Sa jeunesse, entre une mère toute-puissante, une sœur et un père occupé à ses affaires, se déroule sur fond de Kulturkampf entre cantons catholiques et cantons protestants. Alfred n'a pas 25 ans quand Lucerne confie l'éducation de ses élites à la Société de Jésus, déclenchant ce «clash de civilisation» qui mènera à la guerre civile: la haine, l'effroi que les jésuites inspirent aux protestants d'alors sont comparables aux sentiments provoqués aujourd'hui par les islamistes fondamentalistes.

Escher se forme intellectuellement dans ce combat anticatholique et réformiste que dirige à Zurich Jonas Furrer, le futur président du futur Conseil fédéral. Le jeune homme a de l'entregent, des moyens. Il anime une «Société du mercredi» qui fonde un réseau de fidélités d'où partiront les principales initiatives de la révolution fédérale puis du développement économique.

Dès 1844, il est l'élu du Parti libéral au Grand Conseil de Zurich, où il siégera jusqu'à sa mort, en 1882. A peine le nouvel Etat suisse créé, Escher en devient une des plus éminentes figures, comme conseiller national puis comme président de cette assemblée.

Zurich, ces années-là, est devenue la capitale économique de la Suisse, ayant dépassé Bâle et Genève comme centre manufacturier. Une classe de «bourgeois conquérants», apôtres de la croissance et du développement des forces productives s'est installée dans les instances de décisions. Alfred Escher en est un des principaux leaders. Il s'est battu pour la construction de chemins de fer, encore inexistants en 1840 quand l'Allemagne en avait déjà 1750 km et la France 882 km.

Dans son discours d'ouverture de la deuxième session parlementaire à Berne, en 1849, il rappelle ce que le nouvel Etat fédéral a déjà accompli pour le progrès du pays: la création du service postal, l'abolition des frontières intérieures pour la liberté de commerce, l'adoption d'une monnaie unique. Cependant, ajoute-t-il sur un accent dramatique, le rail approche de la Suisse par toutes les directions et des plans sont prévus pour la contourner. S'ils devaient se réaliser, le pays serait réduit à la condition d'un mélancolique hermitage: «Une question de vie ou de mort pour nous», lance-t-il.

Il est entendu, la Suisse aura ses chemins de fer. Mais qui les construira? Le gouvernement fédéral ou des entrepreneurs privés? Commence alors la grande controverse public-privé qui va longtemps dominer le débat politique national et diviser les alliés d'hier. Alfred Escher est passionnément engagé dans la défense de l'initiative privée. Par individualisme. Et parce qu'il est convaincu que la compétition est plus profitable au pays que le «dirigisme» d'Etat. En outre, en patriote zurichois, il craint une dépendance économique de son canton envers des fonctionnaires ou des politiciens de Berne.

Escher a contre lui un fort courant politique planificateur qui, des 1851, a conçu au nom de la Confédération un réseau ferroviaire global s'étendant de Genève à Rorschach. Une loi se prépare en ce sens, défendue par le radical bernois Jakob Stämpfli. Ancien allié et ami d'Escher, ce caractère bouillant prend à cœur de donner à cette Berne, devenue capitale, du pouvoir et des ambitions.

Mais au vote, en 1852, une majorité libérale de Suisse orientale derrière Zurich rejette la loi, tandis que les députés de la Suisse centrale et occidentale sont divisés. La confrontation historique entre Zurich et Berne a trouvé sa forme moderne dans la rivalité entre Escher et Stämpfli: la puissance cantonale zurichoise s'exprime par le choix du libéralisme et celle de Berne par le centralisme.

Alfred Escher se lance personnellement dans l'aventure du rail, pour son compte et celui de son canton. Pour construire les lignes, les gares, les ponts, il crée en 1856 le Crédit Suisse, sur le modèle du Crédit mobilier de France (lire LT du 17.03.2006). Dans le même esprit de développement général de la société, il œuvre pour une éducation laïque et généraliste comprenant l'enseignement scolaire des sciences naturelles et de l'histoire, du français – obligatoire – et d'un allemand plus sophistiqué. Il perd son combat pour une université fédérale mais obtient l'Ecole polytechnique, pour laquelle il recherche les plus grands talents européens. Il fonde la première société d'assurance puis de réassurance. Alfred Escher est partout, soit en personne soit par ses amis. Quand il n'est pas «le roi de Suisse», le «baron fédéral», il est le «tsar de Zurich». L'«eschérisme» se décline dans la dérision comme dans l'admiration.

C'est lui encore qui jette toute son énergie dans le percement du tunnel ferroviaire du Gothard. Une liaison Nord-Sud par la Suisse s'impose en effet. On croit que la Prusse va contribuer à la construction d'une ligne à travers le Lukmanier. Mais elle tarde, et Escher lance en 1870 le projet du Gothard. L'histoire a été beaucoup racontée. Elle se termine financièrement mal pour le Zurichois, qui n'est même pas invité lorsqu'on fête en 1880 la jonction des deux équipes. Il n'a plus que deux ans à vivre. L'âge d'or libéral zurichois s'achève dans une crise de légitimité. Trop de richesse étalée devant trop de pauvres.

Le «système Escher» est accusé de tous les maux, chômage, inflation et pourquoi pas, le choléra de 1867. La maison Escher elle-même tourne mal. Alfred avait épousé en avril 1857 une Augusta Uebel de vingt ans plus jeune qu'il avait installée au domaine familial, le Belvoir. Là régnait Lydia, la mère redoutable qui n'entendait pas partager. Augusta eut une fille, qu'il fallut prénommer Lydia, puis une autre, décédée en bas âge. Privé d'un époux dévoré par ses affaires, la jeune mère déprima puis mourut en 1864. Lydia eut une éducation des plus chaotiques auprès d'un père irrégulier. Jeune femme, elle s'amouracha du fils du conseiller fédéral Emil Welti, Friedrich, contre l'avis des deux parents.

Lydia ne l'en épousa pas moins en 1882. Mais ce mariage l'ennuya. En 1885, elle se prit d'amour pour un artiste peintre, Karl-Stauffer-Bern, qu'elle accabla de ses soins, de ses projets et de sa fortune. Son idée d'écrire un testament en sa faveur alarma toutefois le mari, qui appela le père, qui appela un ami, ancien ambassadeur à Rome, qui fit enfermer l'artiste dans un asile italien où il mourut, abandonné par Lydia, en 1891.

Pourquoi celle-ci confia-t-elle toute la correspondance du peintre à l'écrivain allemand Otto Brahm? Quand il fut question d'une publication, le bras long des Welti s'allongea encore: une campagne de presse fut orchestrée contre Stauffer-Bern pour calomnier sa mémoire, le rabaisser et le salir. Dévalorisées à l'avance, ses lettres furent aussi interdites de publication. Lorsqu'elles furent malgré tout publiées, en 1892, suite au scandale provoqué par la censure, elles soulevèrent une vague de sympathie pour leur auteur, héros tragique sur lequel Franz Kafka, Robert Walser et Theodor Fontane s'apitoyèrent.

Lydia, elle, s'était enlevé la vie le 12 décembre 1891 dans un appartement de Champel à Genève. Elle avait consacré ses derniers mois à la création d'une fondation publique au nom de l'écrivain Gottfried Keller. Sauf une part à son mari, elle y avait versé l'immense fortune d'Alfred Escher, dont elle était l'unique héritière. Comme un pied de nez à la doctrine paternelle, elle avait mis cette fondation sous la responsabilité directe de la Confédération, qui la gère encore via le Département des finances.

Alfred Escher, 1819-1882, Der Aufbruch zur modernen Schweiz, Joseph Jung, Verlag Neue Zürcher Zeitung, 1100 p.

Geld und Geist: Zürich im Zeitalter des Liberalismus, 1830-1869, Gordon A. Craig, Oskar Beck, Munich, 1988.

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