Revue de presse

En Algérie, «le climat est quasi révolutionnaire» contre «Ubu» Bouteflika

L’aspiration à un cinquième mandat du président, assortie de promesses auxquelles plus personne ne croit, est perçue comme une fausse transition démocratique, imposée depuis le haut

Plusieurs centaines de jeunes défilaient encore ce dimanche soir dans le centre de la capitale et ailleurs en Algérie pour protester contre la candidature, officiellement déposée plus tôt, d’Abdelaziz Bouteflika à la présidentielle du 18 avril pour un cinquième mandat. Le dossier du vieillard hospitalisé il y a exactement une semaine à Genève, et dont le retour n’a toujours pas été annoncé, a été déposé par son directeur de campagne.

L’agence Algérie Presse Service précise toutefois que le président de la République s’est aussi engagé, dimanche à Alger, à organiser, s’il est réélu, une autre élection présidentielle. De manière anticipée, «conformément au calendrier» arrêté par les organisations nées de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), tout en indiquant qu’il ne serait «pas candidat à cette élection».

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Rappelons que la CNCD, le mouvement d’opposition algérien créé le 21 janvier 2011 dans la foulée des émeutes qui avaient alors secoué le pays en plein contexte de printemps arabe, réclame depuis ce moment-là le départ de Bouteflika. En vertu de l’article 88 de la Constitution, qui stipule que si le chef de l’Etat n’est pas en mesure d’assurer son mandat, il doit être démis de ses fonctions:

Il y a également une polémique sur la validité de cette candidature ubuesque. Le HuffPostMaghreb.com explique qu’Abdelwahab Derbal, président de la Haute instance indépendante de surveillance des élections (HIISE), clôt d’ailleurs le débat: «Le dossier de candidature à des élections, dont les présidentielles, doit être déposé par le candidat lui-même.» Dans une vidéo filmée par le site Alg24.net, le président stipule que «lors des législatives, les dossiers doivent être déposés par les têtes de liste ou, en cas d’empêchement, par le second. Pour les élections présidentielles, c’est le candidat qui doit déposer.» Il a ainsi appelé à cesser de faire des interprétations erronées d’une «loi claire»:

Cela dit, il y a déjà presque huit ans maintenant, lors de son discours du 15 avril 2011, le président de la République avait donné une image pathétique d’une personne usée par la maladie, bien incapable d’assurer sa fonction. Pour la CNCD, le départ représentait donc «un impératif absolu». Dans sa lettre lue à la télévision publique et adressée aux rédactions ce dimanche, notamment disponible sur le site de Jeune Afrique, il se dit enfin «déterminé à changer le système». Seulement voilà: il a déjà fait tant de promesses que si les Algériens continuent à manifester dans la rue, c’est qu’ils ne sont «guère convaincus», aux yeux de Courrier international.

«Depuis quelques jours, une grande partie des moins de 30 ans se mobilise, avec enthousiasme et détermination», constate aussi Jeune Afrique. Cela a commencé le 22 février, qui «avait mal commencé pour Hania Chabane, 24 ans, comédienne et assistante de production dans une société privée. Arrivée tôt le matin place du 1er-Mai (Alger centre) pour participer à la première manifestation […], Hania est immédiatement arrêtée par des policiers en civil. Après cinq heures au commissariat, elle est relâchée. La suite de sa journée sera euphorique. Présente dans le cortège des manifestants […], Hania est portée par la foule dans une ambiance joyeuse et fiévreuse comme la capitale n’en pas connu depuis des lustres.»

Pour ces jeunes Algériens, ce n’est pas compliqué: la meilleure façon de «changer de système aurait été de renoncer à briguer un cinquième mandat, après vingt ans à la tête du pays». Mais l’ancien militaire, âgé de 82 ans et cloué dans un fauteuil roulant, ne l’entend pas de cette oreille et énumère à nouveau un programme auquel plus personne ne croit, résumé par Alg24.net: «L’élaboration et l’adoption par référendum populaire d’une nouvelle constitution», la tenue d’une «conférence nationale» destinée à «élaborer et adopter des réformes politiques, institutionnelles, économiques et sociales» et cette fameuse élection présidentielle à laquelle il s’engage à ne pas participer. Brèche idéologique dans laquelle s’engouffrent sans réfléchir beaucoup de médias occidentaux stigmatisés par les contestataires:

El Moujahid, le journal officiel du pouvoir, voit pourtant dans la lettre du vieux monsieur «une grande sincérité dans le ton, et une honnêteté et une franchise dans les convictions», émanant d’un homme «qui n’a pas d’autre ambition que d’assurer une succession réussie et paisible, et de voir l’Algérie avancer vers davantage de démocratie et de progrès». Les autres médias algériens, même s’ils sont passablement muselés, sont évidemment beaucoup plus dubitatifs et désabusés. On les sent plus «décontractés» que d’habitude. C’est peut-être le signe qu’il existe une réelle détente à Alger, que c’est le moment ou jamais de se «réveiller», de se montrer plus critiques.

Le site d’investigation et de décryptage Algeriepart.com remarque par exemple que «Bouteflika est resté invisible dimanche». Et pour cause! «On se dirige donc tout droit vers une campagne électorale sans images, sans paroles, sans contact avec les Algériens. […] Une situation inédite dans le monde entier. Un véritable passage en force qui risque […] de renforcer cette colère populaire qui secoue toute l’Algérie.» D’ailleurs, les citoyens «ont reçu trop de lettres ces dernières années. Enormément de promesses et beaucoup de déceptions. Cette fois-ci, les Algériens veulent du changement, et maintenant.» Même optique pour El Watan. «Difficile de croire les promesses de celui (ou ceux) qui a monopolisé le pouvoir pendant vingt ans.» Et qui bénéficie de pas mal de soutiens en Occident:

Dans un autre article, pour le premier quotidien du pays, l’Algérie «est à bout de nerfs». Elle «joue les temps morts», mais «tout peut basculer»: «La fuite en avant va irrémédiablement plonger toute la nation dans une paralysie générale alors que des appels se multiplient pour des grèves générales partout dans le pays et dans tous les secteurs. Une désobéissance civile et civique surtout que le climat est quasi révolutionnaire. […] Les conséquences ne peuvent être que fâcheuses pour tout le pays et le pouvoir en assumera seul la responsabilité» plutôt que de «donner une opportunité au système de pouvoir ressusciter».

«Désormais, l’équation est inversée»

Et d’ajouter: «Toute la classe politique est aujourd’hui favorable à une sortie par le haut qui ne serait humiliante pour personne, à condition que l’intérêt national l’emporte sur les calculs d’aventuriers. Les Algériens, qui ont renoué avec l’esprit émancipateur en l’espace d’une folle semaine, ne peuvent patienter encore longtemps. Ils ne sont plus dans la réaction. Ils sont devenus l’acteur majeur dans le jeu politique en cours. La pierre angulaire d’une nouvelle Algérie. Désormais l’équation est inversée et le rapport de force est plus que jamais en faveur du changement du système.»

Sur France 24, enfin, Amel Boubekeur, chercheuse spécialiste de la politique algérienne, a estimé qu’avec ces engagements, le régime faisait «semblant d’entendre les manifestants» tout en cherchant à «imposer une transition». Selon elle, l’engagement «d’un mandat abrégé du chef de l’Etat vise à désamorcer une contestation inédite de son pouvoir, sans pour autant reculer face à la rue, qui réclame en premier lieu l’abandon de sa candidature»:


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