A la Bourse de la paix, l'Algérie a perdu des points cette semaine. Alors qu'on pouvait s'attendre à ce que le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, accorde sa grâce à 5000 prisonniers islamistes au moins – la presse, à Alger, articulait un nombre plus élevé encore –, seuls 2300 détenus en ont bénéficié. Deuxième bémol: les groupes armés se réclamant de l'islam continuent de sévir, tendant des embuscades meurtrières aux forces de sécurité ou égorgeant des civils. Vingt personnes ont perdu la vie dans des circonstances tragiques depuis samedi dernier. Enfin, conséquence, sans doute, de ce qui précède, le chef de l'Etat a renoncé à lever l'état d'urgence, en vigueur depuis février 1992. L'Algérie n'est pas sortie du drame auquel elle espère mettre un terme.

Les déclarations, plus encourageantes que fracassantes, du président Bouteflika, au Forum économique de Crans-Montana, le 26 juin, indiquent pourtant qu'un tournant a été pris au sommet de l'Etat. Une main est tendue aux islamistes de la tendance dure. Elle est assortie de décisions concrètes. Le chef de l'Etat a fait adopter une loi de «concorde nationale» qui prévoit l'amnistie pour les maquisards islamistes qui n'ont pas commis de crimes de sang ou de viols. Les Algériens se prononceront par référendum sur ce texte. Le résultat de la consultation devrait être positif. Qui pourrait s'opposer à la réconciliation nationale? La légitimité d'Abdelaziz Bouteflika en sera renforcée.

Le «pouvoir», cette nébuleuse à la fois militaire, politique et économique qui dirige le pays, a pris conscience que le relèvement de l'Algérie, de son économie en particulier, en dehors du secteur pétrolier qui demeure à part, passait par une «réconciliation» des parties qui se font la guerre depuis 1992, au prix, jusqu'ici, de 100 000 morts. Il aurait plus à perdre d'une poursuite de la logique éradicatrice que d'une logique pacificatrice.

Le peuple – notion vague dans un pays marqué par un réel fossé entre les villes et la campagne – est fatigué, en effet, de sept ans de combats. Il aspire à la paix. Persévérer dans la politique exterminatrice eût été compris comme un aveu de faiblesse et comme la volonté de s'accrocher, quoi qu'il en coûte. Lâcher un peu pour ne pas tout perdre, c'est plus judicieux. Le maintien du statu quo ante aurait placé l'Etat et ceux qui le dirigent face à deux ennemis au lieu d'un seul: aux actions des maquis islamistes se serait ajoutée la colère de ceux qui, au sein de la population, condamnent l'islamisme armé sans pour autant se taire sur les agissements obscurs du pouvoir.

Face à l'étranger, enfin, il devenait urgent de montrer qu'il est possible de sortir de la guerre. Le pari est ici économique. L'Algérie a besoin d'investissements étrangers, d'injection de capitaux dans des participations d'entreprises en voie de privatisation ou déjà privatisées. Elle a besoin aussi de transferts de technologies pour remonter son appareil industriel et plus encore son appareil agricole. Il n'est pas normal qu'un pays disposant d'un tel potentiel agricole soit, avec l'Egypte, l'un des principaux importateurs de blé. L'Algérie a les moyens théoriques de devenir exportatrice de grains et d'agrumes. Encore faudra-t-il traiter les produits avec les pesticides adéquats, sinon les débouchés occidentaux lui seront fermés. Novartis est en embuscade, mais la multinationale bâloise, comme toutes les autres, en Europe et aux Etats-Unis, prendra-t-elle le risque d'investir dans un pays qui ne se sera pas engagé résolument sur la voie de la paix? Coca-Cola et Pepsi-Cola l'ont pris.

Les nécessités économiques de l'Algérie sont sans doute la clé du changement. Ce ne sont pas les prêts de la Banque mondiale qui la feront évoluer politiquement et économiquement. Au pire, ils entretiennent des rentes de situation, au mieux, ils ne font que retarder l'échéance de réelles réformes qui permettraient l'éclosion de petites et moyennes entreprises, qui, seules, sont capables de donner du travail à une jeunesse désœuvrée. L'Algérie a les moyens financiers de soutenir, avec l'aide de l'étranger, le développement d'une économie pourvoyeuse d'emplois. Elle dispose, grâce au produit de ses ventes d'hydrocarbures, de réserves en devises. Il est temps qu'elle en injecte une partie dans le lancement d'une économie privée, au lieu de toutes les consacrer, en dehors du service de la dette, à l'importation de biens de consommation et à l'entretien des services sociaux, dans le seul but, bien compréhensible, d'éviter une implosion de la société.

Mais une classe d'entrepreneurs économiques peut difficilement surgir sans que, parallèlement, l'on assiste à des progrès démocratiques. La démocratie n'intéresse pas seulement les partis politiques. Elle est cet Etat de droits qui permet à des individus de donner le jour à des projets, sans crainte de l'arbitraire de la force publique ou d'un racket déguisé à différents échelons de l'administration. C'est tout un rapport du citoyen aux pouvoirs centraux et locaux qu'il s'agit de rééquilibrer.

L'Algérie n'a sinon entamé, du moins pas accompli ce processus de rééquilibrage. La démocratie a du mal à prendre. Les Algériens – une majorité – confrontés aux difficultés sociales et aux actions des groupes armés aspirent certes au changement, mais à un changement dans la sécurité. Abdelaziz Bouteflika, comme un rappel de l'ère «heureuse» de Boumediene, est à leurs yeux la personne dont l'Algérie a aujourd'hui besoin pour sortir sans trop de heurts d'un état de guerre encore bien visible. Le maintien de l'état d'urgence ramène au pays réel: l'armée n'a pas retrouvé ses casernes. Sitôt franchie la ceinture d'Alger, elle reste déployée dans les campagnes en fonction de ses effectifs, à la satisfaction semble-t-il des populations qu'elle protège.

L'époque des grands massacres paraît toutefois révolue. C'est le fait de l'armée et des forces spéciales qui ont livré bataille aux groupes armés. C'est le fruit, aussi, de la recherche, initiée en 1997, d'un terrain d'entente entre le pouvoir et une partie des islamistes radicaux. En l'état, on peut parler d'une victoire militaire, et l'élection d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, le 15 avril, traduit en termes politiques cette victoire.

Une dynamique de paix est visible. Un retour en arrière ne semble plus possible. Les Occidentaux la soutiendront, par idéal et aussi par intérêt. Au final, le Front islamique du salut (FIS), dissous en 1992, sera probablement réhabilité, au besoin sous une autre appellation. Ainsi, comme le soulignait le dirigeant du Rassemblement pour la culture et la démocratie, Saïd Sadi, opposé au retour du FIS sur la scène politique algérienne, l'élection du 15 avril aura bel et bien été le second tour des législatives de 1991, interrompues après le premier qui allait donner la victoire aux islamistes. Mais hier n'est pas aujourd'hui.

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