Bernard Guetta: Les propositions que s'apprêtent à vous faire les grandes puissances amorcent- elles une fin de crise ou est-ce toujours la confrontation?

Ali Laridjani: L'Iran n'est pas un objet dont on dispose. Ces propositions, nous ne les connaissons pas, et c'est tout le problème. Avant de décider, il aurait fallu nous consulter. L'Iran est un sujet, un acteur, et c'est dans l'interaction que nous arriverons facilement à nous comprendre.

- Sur quelles bases?- Celles du droit international, de ses normes et de ses règles, celles de négociations réelles et sans pressions.

- Autrement dit, c'est non. Vous allez rejeter ces propositions.

- Je n'ai pas dit cela. Nous ne pouvons pas juger de ce que nous ne connaissons pas.

- Vous connaissez l'idée générale: de nombreuses offres, y compris l'entrée dans l'Organisation mondiale du commerce et la fourniture de centrales nucléaires civiles, en échange d'une suspension de vos opérations d'enrichissement d'uranium.

- L'OMC n'est pas l'objet de ce conflit. Si ces propositions sont destinées à nous faire renoncer à nos recherches, nous n'avons pas besoin d'elles. Mais il y a une solution...

- Laquelle?

- Il faut résoudre le problème de l'enrichissement par la négociation. Nous sommes face à deux inquiétudes. Les Occidentaux nous disent qu'ils n'ont pas confiance, que nous pourrions sortir du cadre civil, et nous, nous craignons d'être trompés lorsqu'ils nous expliquent qu'il faut suspendre nos recherches sur l'enrichissement, qu'ils vont nous fournir des centrales et garantir nos approvisionnements en combustible et qu'on trouvera, plus tard, à l'avenir, un moyen pour que nous puissions enrichir nous-même notre uranium.

Nous craignons d'être à nouveau trompés car, du temps du chah, les Français comme les Américains avaient signé des accords avec nous sur le développement de notre énergie nucléaire. Il était alors prévu que la recherche se fasse en Iran, mais quand le chah est tombé, les accords sont tombés avec lui. Il y a un précédent historique. Nous craignons qu'il puisse se répéter mais, aujourd'hui, face à ces deux inquiétudes, nous devons rassurer les Occidentaux, et eux, nous rassurer sur le fait que nos droits seront reconnus.

- Comment pourriez-vous «rassurer» les Occidentaux?

- Si nous acceptons d'inscrire toute notre activité nucléaire dans le cadre d'un consortium international, soumis à tous les contrôles prévus, comment ferions-nous pour dévier vers le nucléaire militaire? Je sais bien que les Occidentaux nous répondent que, sitôt maîtres de la technologie, nous pourrions sortir du Traité de non-prolifération, mais on ne peut pas condamner quelqu'un avant le crime! Nous sommes prêts à donner toutes les garanties possibles car, je le répète, nous sommes un pays responsable. Depuis que ce régime est né, nous n'avons, nous, jamais agressé quiconque. Nous voulons vivre dans un cadre international.

- Je ne vous comprends pas. Votre pays a tout pour réussir, du pétrole, un haut niveau d'éducation et des classes moyennes très dynamiques. Tout le monde aurait besoin de vous dans la région, les Etats-Unis en tête, et vous allez risquer une épreuve de force qui vous coûtera autant qu'à la terre entière parce que vous vous obstinez à refuser de suspendre votre enrichissement d'uranium?

- Nous n'avons pas oublié le passé. Pourquoi les Occidentaux nous ont-ils sanctionnés quand nous avons renversé la dictature?

- Ils n'auraient eu aucune raison de vous aider à une époque où vous souteniez le terrorisme, notamment au Liban.

- Parlons-en...

-... Non. Ça n'a plus d'intérêt. Il est plus intéressant de comprendre pourquoi vous vous obstinez tant, aujourd'hui, sur l'enrichissement.

- Pourquoi la France continue-t-elle à développer son nucléaire? Elle le fait pour les raisons qui sont les nôtres: parce que c'est une fenêtre sur le développement. Nous avons des ressources pétrolières mais elles sont limitées. Que ferons-nous quand elles seront épuisées? Nous ne voulons dépendre de personne pour notre combustible et il n'y a aucun mécanisme international qui puisse garantir nos approvisionnements.

- S'il s'en créait un, ce serait une solution?

- Le fait est qu'il n'en existe pas et je ne suis pas optimiste à cet égard. Nous sommes prêts à donner toutes les garanties, mais les Occidentaux, eux, ne peuvent pas dire en même temps qu'on peut ne pas être signataire du TNP et produire des armes et que des signataires de ce Traité ne peuvent pas faire des recherches civiles auxquelles ils ont droit. Ce n'est pas le bon message. Mais nous sommes disponibles pour de vraies négociations.

- On dirait que vous ne voyez pas que votre pays fait de plus en plus peur. Vous n'avez pas de centrales dans lesquelles utiliser l'uranium que vous voulez enrichir mais vous avez, en revanche, des missiles.

- Je ne peux vous laisser dire cela. Nous avons une centrale de recherche à Téhéran, une autre qui nous est fournie par les Russes, et nous voulons en construire une vingtaine. Nous ne produisons pas de produits enrichis. Nous voulons notre indépendance énergétique et tout ce que nous faisons, nous le faisons sous contrôle. Si nous voulions nous doter de bombes, l'Iran est vaste. Nous agirions en cachette.

- Vous l'avez fait quand vous vous êtes fournis en centrifugeuses. Vous évoquez les précédents, mais c'est celui-là qui pèse aujourd'hui.

- Personne n'était là pour nous aider. Nous voulions cette technologie et c'est elle que nous sommes allés chercher - pas la bombe. Est-ce que les Occidentaux nous aident en matière de nanotechnologie? Est-ce que nous pouvons compter sur eux pour toutes les techniques du futur?...

- En partie oui puisqu'ils vont vous proposer toutes sortes de coopérations.

- Mais il n'y a pas que le nucléaire! Est-ce que vous croyez vraiment qu'on nous proposerait quoi que ce soit si nous n'étions pas en état de faire des recherches sur l'enrichissement? La vérité est que, dans la théorie de la mondialisation, il devrait y avoir deux sortes de pays: les pays industrialisés de pointe et les producteurs de tomate, déférés au Conseil de sécurité quand ils dépassent les limites qui leur sont assignées.

- Bref, nous allons à l'épreuve de force.

- Pourquoi? Il s'agit d'une technologie pacifique, et combien de fois devrais-je vous répéter que nous sommes tout à fait prêts à donner toute garantie nécessaire.

- J'ai entendu, mais vous avez un président qui passe son temps à vitupérer l'ONU et les Occidentaux, veut rayer Israël de la carte et parait penser que la CIA ne serait pas étrangère au 11 septembre. Ça n'incite pas vraiment à croire aux garanties que vous pourriez donner.

- Depuis son élection, le président a prononcé un bon millier de discours. Faites attention au tapage médiatique! Il a dit beaucoup de choses très bien et, pour ce qui est d'Israël, il a expliqué que c'était aux populations de décider démocratiquement. Le Guide a déclaré de son côté que nous n'étions pas d'accord avec Saddam ou Nasser qui voulaient brûler Israël ou jeter les Israéliens à la mer. Nous voulons que la démocratie prévale, mais vous? Pourquoi sanctionnez-vous les Palestiniens parce qu'ils ont voté pour le Hamas?

- Ce n'est pas le cas. L'aide a été suspendue car elle était destinée à soutenir les Accords d'Oslo et une paix fondée sur la coexistence de deux Etats. Si le nouveau gouvernement palestinien ne veut plus de cette solution, pourquoi les contribuables européens devraient-ils le subventionner?

- C'est toute une attitude de l'Occident qui se retrouve là! On dit à l'Iran: «Si vous faites ceci ou cela, Conseil de sécurité, sanctions» et l'on sanctionne les Palestiniens pour leur vote. Laissez la démocratie s'enraciner! L'Occident ne fait que perdre à ce jeu-là. Si les accords conclus du temps du chah n'avaient pas été rompus, nous n'en serions pas là. Et regardez ce qui s'est passé après les attentats du 11 septembre: ils sont devenus un prétexte à plus d'humiliation encore, en Afghanistan, en Irak, contre l'Arabie saoudite, l'Iran, la Syrie et, depuis, le terrorisme s'est développé et les partisans de Ben Laden se sont multipliés. Les Etats-Unis ne comprennent pas le monde musulman. Nous, les musulmans, nous savions tous ce qui allait se passer en Irak.

- Il n'était pas nécessaire d'être musulman pour le savoir. Mais revenons à votre idée de négociations. Comment? Avec qui? Sur quoi?

- Nous n'avons pas de préférence. Si les Européens ont la capacité de résoudre le problème, nous n'avons pas d'objection, bien au contraire. Ce serait très bien, car nous ne voulons pas d'un échec de l'Europe.

- Mais négocier quoi? Il y a deux ans qu'on le fait et vous excluez toute suspension.

- Nous avons, oui, négocié deux ans, mais à la fin, les résultats étaient si peu à la hauteur que les Occidentaux ne les défendent plus. Il faut en finir avec les menaces et les sanctions qui ne feraient qu'augmenter notre détermination. Ce chemin n'est pas le bon. Il nous faut deux ou trois mois de négociations sérieuses, un vrai dialogue avec un cadre et une durée déterminés.

- Pour faire quoi?

- Créer la confiance. Est-ce que ce n'est pas clair? Essayons! Ne fuyez pas la négociation, la vraie, pas celle où vous négociez entre vous avant de nous dire que c'est à prendre ou à laisser. Essayez!

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