Les psys sont inquiets. Vous me direz que tout le monde est inquiet, mais les psys, c’est différent. C’est à eux que nous confions nos angoisses, pas l’inverse. Alors s’ils se mettent à angoisser eux-mêmes, et à nous l’avouer, il y a de quoi mal dormir. Les psys qui angoissent, c’est un peu comme si la police se mettait à braquer les banques, c’est la porte ouverte aux pires cauchemars. Parce qu’après eux il n’y a plus personne. A part Dieu, mais nous n’avons pas encore eu la chance d’être présentés, Lui et moi.

Pour l’instant, ils ont encore l’angoisse feutrée, quand ils viennent la partager à la radio. C’était mercredi dans Forum. Psychiatres, psychologues: la profession est inquiète pour la santé mentale de la population en cette période glaciaire. Elle le dit d’une voix douce et docte, le ton est maîtrisé, la parole analytique. Ambiance divan. Mais le velours a du mal à étouffer le constat: la sinistrose gagne du terrain, les eaux sont noires, le niveau monte.

Le masque, la distance, l’isolement, le plexiglas: tout ce qui nous sauve nous sape et nous éteint, dans le même geste prophylactique. A bas bruit, peut-être. Mais la mécanique est implacable, nous nous aliénons à mesure que nous nous protégeons. En éloignant ceux qui nous menacent, nous éloignons ceux qui nous réchauffent. Et nous devenons fous.

Chez les uns, le trouble serait plutôt de l’ordre de la dépression. Anxiété, apathie, trouble du sommeil, irritabilité, idées noires. A des degrés variables. Mais les signes ne trompent pas dans les regards qui résistent entre le masque et le bonnet. Ces quelques centimètres d’humanité qui survivent à l’air libre ont la mine grise. Ils sont autant de miroirs dans lesquels nous prenons peur.

Chez les autres, le mal prend la forme du déni. Avec, là encore, des variantes comprises entre «le virus n’existe pas» et «faisons comme si le virus n’existait pas». On arrache les masques, on se fait la bise, on ne se laisse pas faire. On compte sur la chloroquine, sur Didier Raoult, sur la disparition spontanée de la pandémie ou l’apparition de la Vierge Marie. On devient alors épidémiologiste, infectiologue ou ministre de la Santé, dans son canapé.

Soyons honnêtes, les seconds sont jugés plus sévèrement que les premiers par ceux qui sont encore en pleine santé psychique. En atteste la polémique déclenchée par le cri du cœur de Nicolas Bedos qui nous invitait à «vivre, quitte à en mourir.» Il n’avait pas le droit de le penser, de l’écrire. Lui, l’irresponsable.

Moi, je ne lui en veux pas. Je n’en veux à personne. Pas davantage à Nicolas Bedos qu’à mon voisin qui s’assombrit. Pire, je suis les deux à la fois. Dépressif ou révolté? Qu’importent les symptômes, nous souffrons du même mal. Alors, en attendant le vaccin, je les embrasse tous les deux tendrement. A bonne distance. Ou pas.


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