«Un homme riche en Suisse, un homme riche en Californie, une course de bateaux au large des côtes espagnoles et des règles qui datent de 1851. Voilà de quoi il s'agit.» C'est ce qu'un journaliste présent lundi dernier à la Cour suprême de New York a répondu à son voisin - un avocat venu plaider un cas portant sur la construction d'un immeuble dans le bas de Manhattan - qui s'enquérait de la teneur des débats en cours. Ce résumé souligne l'absurdité d'un conflit qui, depuis juillet dernier, depuis qu'Alinghi a remporté la 32e Coupe de l'America, ternit l'image de l'événement et menace son avenir à court terme.

Sur le papier, le conflit entre Alinghi et BMW Oracle porte sur le règlement de la prochaine édition, prévue en 2009 à Valence. Selon le défi du Golden Gate Yacht Club, le Protocole, mis en place par les Suisses en concertation avec le Desafío español, nommé Challenger of Record, avantage outrageusement le Defender. Le 11 juillet, les Américains ont déposé à la Société nautique de Genève une proposition de Challenge à Alinghi, offrant de défier les Suisses en juillet 2008 dans le cadre d'une régate en mutlicoques de 90pieds.

Dans leur requête, les Américains s'appuient sur le fait qu'ils contestent la validité du Défi espagnol comme Challenger of Record sous prétexte que le club qu'il représente, le Club Nautico Español de Vela, n'organise pas de régate annuelle et n'est donc pas conforme au Deed of Gift, l'acte constitutif de la Coupe de l'America. Tout en proposant de négocier, BMW Oracle a contesté d'entrée de jeu le Protocole et demandé d'être légitimé en tant que Challenger of Record et donc de devenir l'interlocuteur privilégié d'Alinghi pour la 33e Coupe de l'America.

Les Suisses ayant refusé cette proposition, les Américains ont entamé une procédure judiciaire le 20 juillet. Depuis, deux audiences ont eu lieu au tribunal new-yorkais, avec la promesse faite lundi dernier par le juge de rendre une décision d'ici un mois. En parallèle, d'intenses négociations ont eu lieu entre les deux parties. Vaines jusqu'à peu. Mais touchant peut-être au but.

Derrière les faits, en filigrane, une histoire d'hommes et d'ego. Une bataille navale entre deux capitaines d'industrie aux origines opposées. Un bras de fer entre Larry Ellison, magnat de l'informatique, patron d'Oracle, une fortune estimée par Forbes à 21,5 milliards de dollars qui en fait le 11e homme le plus riche de la planète, et Ernesto Bertarelli, ancien patron de Serono, également milliardaire de son état, qui pointe au 72e rang mondial avec un capital estimé à 10 milliards de francs.

Même s'il n'était pas aussi fortuné qu'à ce jour à sa naissance, même si c'est lui qui a fait fructifier le plus efficacement l'entreprise familiale, Bertarelli a connu une enfance plus que dorée. Ce qui n'est pas le cas de son rival américain. Né à New York d'une mère juive célibataire, il fut adopté à neuf mois par son oncle et sa tante et ne découvrit l'identité de sa génitrice qu'à l'âge de 48 ans. Ses dollars, il les doit uniquement à son sens des affaires. L'un est tombé dedans quand il était petit, l'autre pas...

Ils se rejoignent néanmoins dans une soif intarissable de reconnaissance. Ces deux capitaines d'industrie aiment gagner et supportent mal qu'on leur résiste. Une biographie, intitulée La Différence entre Larry Ellison et Dieu? Dieu ne pense pas qu'il est Larry Ellison, montre la force de l'image que l'homme a de lui-même. Dans les milieux économiques, l'ennemi juré de Bill Gates n'a pas bonne réputation. En 2000, sa firme a été convaincue d'espionnage sur Microsoft.

Amateur de voile, Ellison a tutoyé la mort à bord de son voilier Sayonara dans la tempête qui dévasta la flotte de la Sydney-Hobart en 1998. Considérant que Chris Dickson, qui barrait le voilier - à bord duquel se trouvait aussi, ironie de la vie, Brad Butterworth - lui avait sauvé la vie, il lui vouera une reconnaissance onéreuse.

N'hésitant pas à arroser le Néo-Zélandais de millions en le propulsant grand manitou, en 2003 et en 2007, de son équipe en quête de la Coupe de l'America. Deux défaites sévères plus tard, le sauveur a été renvoyé à ses campagnes néo-zélandaises. C'est son compatriote Russell Coutts, triple vainqueur de l'épreuve, qui a désormais les pleins pouvoirs et les honneurs financiers du Californien.

Et c'est là que les choses se corsent. Avec la nomination de l'ancien skipper d'Alinghi à la tête de BMW Oracle, la dramaturgie a pris une allure cornélienne. Avec des protagonistes partagés entre leur devoir à l'égard d'un événement respectable et leur besoin inassouvi de pouvoir. Le face-à-face originel entre Ellison et Bertarelli est doublé d'un bras de fer Bertarelli-Coutts, dont le divorce empeste encore des relents de ressentiment. A tout cela s'ajoute la curieuse opposition entre Coutts et Butterworth, amis jurés, promus ennemis. Sans oublier la notion de revanche pour Ellison, qui n'a pas encore digéré la claque essuyée en demi-finale face à Luna Rossa et qui est prêt à tout pour décrocher l'aiguière d'argent à laquelle il a dédié une salle entière sur son palace flottant. Et sans oublier la notion de poule aux œufs d'or pour Bertarelli, dont c'est devenu le principal business.

Même si, dans les deux camps, on clame qu'il n'y a rien de personnel, que seul l'avenir de la Coupe de l'America compte, cet imbroglio est forcément nourri par les aigreurs et les ambitions des uns et des autres. Personne n'est prêt à accepter de perdre la face en étant celui qui cède. Alors, à force de vouloir prétendument défendre l'événement, ils sont en train de l'avilir. Comme le souligne un observateur averti: «Lorsque quelqu'un a envie de casser la gueule à un autre, il peut sortir le faire dans la rue. Il n'a pas besoin de casser tout le bar avec.» Or c'est ce qui est en train de se passer. Chaque heure qui passe sans résolution de ce conflit sonne un peu plus le glas de la prochaine édition de la Coupe de l'America et confère à l'incertitude actuelle un contrat à durée indéterminée.

Si les Suisses sont allés trop loin dans la partialité des règles, est-ce que cela donne le droit à une équipe, - qui n'est même pas inscrite - de «prendre l'événement en otage», pour reprendre les termes de Brad Butterworth, le skipper d'Alinghi? «Ils ont la Coupe, ils instaurent les règles. Ceux à qui elles ne conviennent pas, ne jouent pas», avait déclaré Grant Dalton, le patron de Team New Zealand, le jour de l'annonce du nouveau Protocole.

Dans cette affaire, les otages sont clairement les Challengers officiels. Ceux qui ont implicitement accepté les règles de la 33e édition. Un statut qui leur donne accès à la table des négociations avec Alinghi, notamment en ce qui concerne la jauge du nouveau bateau, principal point de friction avec les Américains. Ils accusent Alinghi d'avoir planché sur la conception d'un voilier depuis de longs mois.

Pour prouver le contraire, les Suisses ont laissé aux Challengers le choix du déplacement du bateau (le poids du volume d'eau dont le voilier tient la place lorsqu'il flotte), un paramètre déterminant dans la conception d'un voilier. Mais cette concession-là ne suffit pas au bonheur de BMW Oracle.

Selon Alinghi et selon deux membres de Challengers participant aux réunions mais préférant parler sous couvert de l'anonymat, à chaque fois que les Suisses font une concession, les Américains reviennent avec des requêtes supplémentaires. L'une d'elles, sur laquelle ils sont finalement revenus, concernait la décision, prise par le Defender, d'interdire les tests à deux bateaux. Une mesure visant à réduire drastiquement les coûts et assurer une plus grande équité entre petites et grosses écuries. Ce souhait de BMW Oracle de voir l'étalonnage entre deux voiliers réhabilité prouve qu'ils prêchent avant tout pour leur opulente paroisse alors même qu'ils affirment défendre la cause de tous en exigeant des règles équitables. Et clament avoir le soutien des Challengers. «Nous soutenons le Protocole actuel. Il présente des opportunités intéressantes pour une équipe comme la nôtre. Si nous nous étions mis autour d'une table à l'interne pour dessiner le futur bateau, nous ne serions pas arrivés loin de ce qui est proposé, note Marcus Hutchinson, porte-parole du défi anglais Team Origin. Tout ce que nous demandons, c'est la résolution du conflit auquel est suspendu notre destin.»

Joint par courriel, Grant Dalton n'a pas souhaité s'exprimer. «Je ne pense pas que cela fasse progresser les choses. J'étais à New York lundi et je pense - et espère - que les deux parties sont proches de trouver une solution sans attendre la décision de la cour.» Le conseiller juridique de l'équipe néo-zélandaise, Jim Farmer, n'avait pas hésité, lui, à exprimer son mécontentement dans le New Zealand Herald: «Que sommes-nous supposés faire? Rester les bras croisés pendant que deux milliardaires se disputent? Ils ont peut-être les moyens de jouer à ça, mais pas nous.»

Dans cette bataille où chaque démarche de communication s'inscrit dans une stratégie d'intimidation de l'adversaire, Larry Ellison a lancé vendredi, via la presse, un «appel pour sauver l'édition 2009». Il se dit prêt à accepter certaines propositions, discutées au cours des dernières heures, à condition d'être en mesure de juger si la jauge (design) est équitable. Et donc de la voir. Or Alinghi ne la montre qu'à ceux qui sont inscrits. C'est l'histoire du serpent qui se mord la queue.

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