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Les Allemands à Zurich, histoire d’une bulle gonflée par les médias

Kurt Imhof, professeur de sociologie à Zurich, estime que le climat anti-allemand chez nos voisins alémaniques n’est pas dû qu’à l’UDC. Il fustige l’absence de réflexion de la presse sur l’immigration hautement qualifiée

Le thème des «Allemands en Suisse» semble à première vue un pur produit de l’UDC zurichoise. En décembre de l’année dernière, le parti publie une annonce dans la NZZ pour révéler l’existence d’un «réseau allemand» qui aurait monté un système clientéliste au sein de l’Université de Zurich et dans les hôpitaux. Cette affirmation a été immédiatement rejetée par plus de 200 professeurs de l’EPFZ et de l’Université de Zurich, qui ont dénoncé simultanément le caractère «raciste et xénophobe» de la rhétorique, de l’idéologie et de la politique de l’UDC.

Le parti, qui ne comptait pas en rester là, a publié par la suite une affiche pour soutenir sa thèse: sur la base d’une présentation grandement remaniée du nombre de nominations – reprise d’un article de la NZZ –, celle-ci entendait prouver que le «réseau allemand» existait bel et bien. Toutes ces annonces ne sont pas restées sans effet. Le premier encart publié dans la NZZ a reçu un écho immédiat dans les médias en ligne, qui s’intéressèrent également aux développements ultérieurs. Via la Weltwoche, l’affaire a par la suite pris place dans les éditions papier des journaux et des périodiques, s’est glissée dans les nouvelles audiovisuelles, et de Zurich a gagné la Suisse entière, puis l’Allemagne.

Ce thème n’est cependant nullement une trouvaille de l’UDC. Ce sont les groupes de presse zurichois qui l’ont lancé et entretenu. L’UDC a uniquement fait sien un fonds de commerce constamment repris dans les médias depuis l’automne 2006: les Allemands en Suisse, et plus particulièrement les Allemands à Zurich. Le Blick a joué un rôle majeur dans cette campagne médiatique, et a même consacré au thème une série particulière. Celle-ci a été lancée en fanfare. A la meilleure heure d’audience, durant la pause publicitaire entre le magazine Quer et la célèbre émission de nouvelles 10 vor 10, on retrouvait la croix suisse prise en tenailles: entre une bande noire et une bande dorée, et alors que l’hymne national suisse lançait ses dernières notes, notre emblème oppressé semblait se fondre dans le rouge sanglant du drapeau germanique. La série «Combien d’Allemands la Suisse peut-elle supporter?» pouvait dès lors débuter (le premier épisode parut dans l’édition papier du vendredi 16 février 2007). Avant cette intervention du Blick, le thème des Allemands en Suisse était déjà lié à cette tonalité particulière, qui devait par la suite lui rester attachée. Les rédactions zurichoises ont en l’espèce toutes joué de concert, et puisé au même répertoire. Elles ont toutes fait mention d’une prétendue incapacité de l’Allemagne à se réformer, ce qui expliquait l’émigration; elles ont toutes consacré les mêmes reportages aux Allemands dans les cours de dialecte, au personnel soignant et aux dentistes allemands; elles sont toutes passées par les chauffeurs de bus allemands qui écorchent le nom de nos arrêts, avant de revenir pour un tour aux (trop) nombreux pasteurs allemands dans notre pays. Les Allemands renégats – qui ne voulaient pas être catégorisés comme des Allemands, et s’offusquaient de la venue d’Allemands supplémentaires – constituaient une denrée particulièrement recherchée.

La bulle médiatique autour des Allemands en Suisse a crû et décru à un niveau de qualité semblable durant toute l’année 2007. Elle a enflé début 2008 suite à des nominations à l’Université de Zurich, avant de décroître à nouveau avec l’arrivée de l’été. Le thème étant par nature propice aux reprises, il n’est pas étonnant qu’à la fin 2009 l’UDC s’en soit emparée à son tour.

Multiplié par les portails d’information en ligne – qui ont joué à plein comme lors du débat sur les minarets –, dopé par la réaction des professeurs zurichois et par l’achat allemand de données fiscales piratées, le journalisme autour des Allemands en Suisse s’est surpassé. Avec des débats animés sur les forums de discussion en ligne du Blick, de la NZZ, de 20 Minuten et du Tages-Anzeiger – à partir de questions souvent formulées de la manière la plus provocante possible – et suite à la reproduction constante du thème dans les journaux et les médias audiovisuels, la bulle a atteint maintenant la Suisse entière.

D’une teneur en information particulièrement faible, les articles et reportages sur les Allemands en Suisse ont manqué presque tout ce que le thème pouvait comporter d’intéressant. Tout d’abord le fait que la politique d’immigration de la Suisse a connu une modification fondamentale dès les années 1990. A l’immigration classique, peu qualifiée, en provenance du Sud a succédé une immigration qualifiée en provenance du Nord.

Depuis l’an 2000, le nombre de migrants avec une formation en moyenne supérieure à celle des Suisses augmente progressivement, tandis que le nombre de migrants avec une formation moindre diminue. C’est ainsi une concurrence pour la classe moyenne qui s’établit. Aucun média n’a thématisé cette inflexion majeure, et volontaire, apportée à la politique suisse en matière d’immigration, et aucun média n’a apporté un éclairage sur l’insécurité que ce changement faisait planer sur la classe moyenne.

Les stéréotypes ont occupé la place: des Allemands plus lestes, arrogants et cassants, sans aucun sens du dialecte et de la politesse suisse-allemande. Il est également remarquable que le thème n’ait entraîné nulle controverse dans les médias et entre les médias. Sans pratiquer aucune critique, le journalisme copier-coller d’aujourd’hui s’est contenté de se donner le mot: aucun discours au-delà de la reprise du thème. Même l’intervention des professeurs et leur attaque en règle contre l’UDC ne sont pas parvenues à lancer un débat autour de la xénophobie, du racisme et de la culture politique. Il est remarquable, enfin, que cette liaison entre populisme médiatique et populisme politique ne fasse l’objet d’aucune réflexion publique. La prochaine bulle médiatique ne sera ainsi pas longue à se présenter à l’horizon.

Traduction: Pierre Blanc.

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