La vie à 30 ans

Aller ou non voir le dernier Woody Allen

OPINION. C’est décidé: notre chroniqueuse ira voir «Wonder Wheel». Malgré les accusations dont son auteur fait l’objet, dans la foulée de l’affaire Weinstein

Cela fait bien cent cinquante ans que la question se pose: le rapport entre l’œuvre et la vie. Il existe toujours un côté confortable à considérer un tableau, une chanson, un livre ou un film sans savoir grand-chose de la biographie de son auteur. On aimerait se donner ainsi l’impression d’apprécier le talent pour le talent, la beauté pour la beauté, sans s’encombrer de la manière dont les aléas de l’existence ont influencé l’écrivain ou le cinéaste, souvent de manière décisive et tragique: on crée sur les failles et le manque, non? D’ailleurs, les artistes mystérieux, quasi reclus dans l’opacité, de Salinger à Daft Punk, ont toujours eu leur charme.

Mais ça ne marche plus guère. C’est même carrément devenu le contraire depuis des décennies, avec le temps des médias, de la transparence obligée et totalitaire, et les réseaux en accélérateurs.

J’ai toujours adoré Woody Allen. J’aime son côté compliqué, questionnant tout, et que ses films aient toujours l’air d’études psychologiques, psychiatriques, amoureuses, sexuelles et familiales. Je ne connais pas de cinéma qui ait mieux raconté les tourments de la vie de l’homme blanc occidental de classe moyenne. Mais il n’y a pas non plus de cinéaste qui ait à ce point mélangé sa vie et son œuvre. Il se débattait déjà au milieu de trois femmes, dont une presque enfant, dans Manhattan, en 1979.

Prenez n’importe lequel de ses films, il y a toujours quelque chose qui renvoie à ses drames, à ses compagnes, ses enfants, ses tourments, le poids de la religion, la transgression par le crime ou la sensualité. Il s’est toujours mis en danger. Il a passé son existence entière à faire des films qui parlaient de lui pour mieux nous toucher nous. Nos rêves, nos nostalgies, nos peurs, nos amours, nos tromperies, nos erreurs et nos errements.

«Soudain, le passé fit son entrée»: c’était dans Café Society, son merveilleux dernier film. Et c’est ce qui lui arrive, forcément, encore une fois, avec les accusations d’attouchements sur sa fille adoptive, Dylan. Vraies ou fausses? La libération de la parole ne s’en encombre pas et l’on nous enjoint de choisir.

Lire aussi: La grande roue de la destinée tourne dans «Wonder Wheel»

Faut-il donc aller voir les manèges troubles de Wonder Wheel, son nouveau film, où un homme tombe amoureux de la fille de son amante, comme une métaphore de plus de sa propre vie? Est-ce obscène, déplacé, est-ce une tentative de s’expliquer? La grande roue de Coney Island tourne dans le crépuscule. Le cinéma de Woody Allen n’a jamais rien raconté d’autre, et je n’ai pas envie de manquer la fin.


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