Ma semaine suisse

Je fais un sérieux effort pour continuer de croire que la démocratie directe est forcément une aubaine. Mais je ne parviens pas à dissiper le sentiment qu’elle est parfois une source de vertiges, un abîme. Le citoyen-assuré que je suis avoue son désarroi face à la votation sur les réseaux de santé du 17 juin. La campagne politique me donne la migraine et me culpabilise: serais-je stupide au point de n’y rien comprendre?

Un camp nous promet le paradis: le «Managed Care», la «gestion intégrée des soins» en français technocratique, serait l’œuf de Colomb pour soigner les Suisses mieux et moins cher. Cela semble presque trop beau pour y croire. Un autre camp travaille à détruire cet idéal: le «business care», ironisent les détracteurs du «Managed Care», serait le piège parfait pour les assurés naïfs et braves payeurs.

«Managed care» ou «business care»? Je me tourne vers les médecins: aidez-moi à y voir clair! Eux devraient savoir ce qui est bon pour leurs patients. Hélas, ça se complique, le corps des blouses blanches est profondément divisé. La zizanie règne entre médecins de famille d’un côté, médecins spécialistes de l’autre. Les premiers poussent au «Managed Care»; les seconds orchestrent la puissante campagne contre ce modèle d’organisation du secteur ambulatoire, modèle que le législateur suisse a décidé de généraliser.

A ce stade, je m’étonne du pathos des spécialistes quand ils argumentent contre la nouvelle loi en sacralisant le libre choix du médecin. Comme si les réseaux de soin allaient enterrer l’exercice d’une suprême liberté en rendant les patients esclaves d’une nouvelle forme de médecine planifiée et autoritaire. Une toute récente enquête Demoscope (1209 personnes interrogées) nous apprend que 85% des assurés adultes ont toujours comme premier contact médical leur médecin de famille – un généraliste ou un interniste; et 83% des personnes interrogées consultent systématiquement le spécialiste choisi pour eux par leur généraliste. En clair, le patient ignorant fait confiance à son médecin de famille respecté pour l’information qu’il détient et reconnu comme le pivot et le garant du processus de soins. Or, cette philosophie est précisément au cœur des réseaux de soins et il s’agirait de la systématiser. Il n’y a pas de quoi dramatiser la perte du libre choix absolu du médecin.

Cet exemple, qui relativise l’argument massue anti-réseau, invite à prendre de la distance et à ne pas diaboliser ni idéaliser les réseaux de santé; peut-être aussi à reconnaître que les médecins, quand ils s’expriment, ne pensent pas qu’à leurs patients. Ils défendent aussi leurs propres intérêts. Leurs craintes de perdre à la fois de la liberté et des revenus sont tout à fait légitimes.

Il a fallu 10 ans de discussion parlementaire pour accoucher de la loi aujourd’hui soumise au verdict populaire. Or le rythme lent de la politique, reflet des puissants blocages idéologiques ainsi que de la vive réticence des acteurs au changement, ignore les révolutions silencieuses à l’œuvre dans la santé.

Que nous disent les professionnels? Que des résultats exceptionnels en termes de mortalité par morbidité ont certes été atteints grâce à l’innovation scientifique, à la très bonne accessibilité et à la qualité élevée des soins; mais que la demande de soins augmente, portée par les maladies chroniques liées à l’âge (vieillissement) et à l’expression des mal-être découlant de l’effritement du lien social: solitudes, vulnérabilités, handicaps, etc. Que si la connaissance progresse, l’organisation de la médecine dans la société est en panne d’innovation. La culture sanitaire n’évolue pas assez vite pour s’adapter à l’état de santé d’une population de plus en plus importante, âgée, individualiste, fragile et solitaire. Pendant ce temps, les coûts continuent de croître, les capacités de financement sont mises à rude épreuve, la complexité et les contrôles augmentent, et fatalement les libertés de choix et de prescriptions diminuent.

Si l’on veut maintenir le niveau élevé des prestations, quelque chose doit se passer. Ce n’est sans doute pas le statu quo qui évitera, à terme, l’asphyxie du système de santé.

Hier soumis, les patients sont devenus revendicatifs et méfiants; l’objectif n’est-il pas de tendre à ce qu’ils deviennent des partenaires bien informés et informants des médecins et des soignants? Cela suppose que la relation des soins cette fonction d’intégration que l’évolution, celle le médecin est toujours plus devenu un technicien de la maladie., Pressent plus que d’autres, craignent la perte de leur liberté et la réduction de leurs revenus. Dans un monde sanitaire en pleine métamorphose, ils craignent le nouveau rôle.

Cette relation de confiance est au cœur de l’organisation du réseau de santé. Au contact de soignants et d’acteurs de la santé, j’entends dire que ce modèle dont il existe plusieurs variantes est un champ d’innovation dans un cadre, celui de l’organisation sanitaire, plutôt figé.

Le rythme lent de la politique ignore les révolutions silencieuses à l’œuvre dans la santé

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