Avec 1,4 enfant par femme, la fécondité en Suisse est de 50% inférieure au seuil qui garantit le renouvellement à long terme de la population (2,1 enfants). Devant ce déficit des naissances, des mesures de soutien à la fécondité sont attendues. Ce postulat ressort en particulier de l'actuel débat sur l'harmonisation des allocations familiales.

Un consensus existe sur le fait qu'une intervention étatique peut influencer le nombre de naissances dans une population. Or, toutes les interventions ne sont pas efficaces. Certaines de celles-ci ont parfois donné lieu à des conséquences pour le moins stupéfiantes.

L'histoire européenne foisonne d'exemples de politiques de fécondité ayant eu des impacts opposés à ceux attendus. La Roumanie constitue à cet égard un exemple. Lorsque, au milieu des années 1960, le gouvernement décida de relever une fécondité déclinante en interdisant l'avortement qui était alors généralisé, il produisit par cette décision une génération 1967 très importante (3,66 enfants par femme), deux fois plus nombreuse que l'année précédente. En termes démographiques, cette mesure ne résolut absolument rien, puisque les femmes ayant eu leur enfant en 1967, sous la contrainte étatique, firent moins d'enfants après. Cela confirme une règle essentielle pour une politique efficace: avoir des mesures nombreuses et coordonnées, et non pas une seule. L'interdiction de l'avortement eut surtout pour conséquence des problèmes de santé publique, liés à la généralisation des avortements non médicalisés, et de planification sociale avec une génération trop nombreuse pour les infrastructures scolaires, économiques ou sociales existantes. Certains suggèrent que la génération 1967 contribua de manière déterminante, vingt ans après sa naissance et de par son nombre, à la chute du régime qui la généra.

Bien que mieux réfléchie et d'une nature plus sociale, la politique familiale suédoise eut également un certain nombre d'effets inattendus. L'accroissement des mesures de protection sociale dans les années 1980 a en effet permis aux couples de planifier deux naissances successives sans que la femme doive reprendre son travail entre deux. Pour cela, il fallait cependant prévoir des naissances très rapprochées. Une hausse de la fécondité eut dès lors lieu (2,1 enfants par femme en 1990); cependant, celle-ci diminua au cours de la décennie suivante (1,5 en 2000), puisque de nombreux couples qui souhaitaient avoir des enfants avaient simplement anticipé le moment de la naissance du deuxième enfant, mais pas modifié le nombre d'enfants. En outre, les politiques furent légèrement assouplies. Or, une autre règle pour des politiques efficaces est d'agir sur le long terme.

La France constitue un autre exemple. Le seul effet de l'extension de l'allocation parentale d'éducation au 2e enfant en 1994 (auparavant disponible dès la 3e naissance) fut de diminuer l'activité professionnelle des mères de deux enfants - effet appréciable compte tenu des taux de chômage. Cette allocation ne modifia absolument pas la fécondité, qui, il est vrai, est élevée (1,9 enfant) en raison d'autres mesures politiques. L'intervention, dans ce cas-ci, fut spécifique à une catégorie de femmes, ce qui est insuffisant pour observer un effet sur la natalité en général.

Quant aux Etats-Unis, la fécondité y dépasse 2,1 enfants par femme. La faiblesse des politiques sociales est telle qu'on ne peut pas attribuer à celles-ci un quelconque rôle. Le niveau élevé de fécondité est surtout à mettre en relation avec la présence d'une main-d'œuvre clandestine faiblement rémunérée pour s'occuper des enfants, et du fait que les frais pour la garde des enfants peuvent être déduits, jusqu'à 2000 dollars annuellement, du montant des impôts à payer. Surtout, la forte immigration (en particulier des femmes hispaniques donnant naissance en moyenne à près de 3 enfants par femme) contribue à maintenir un niveau de fécondité élevé dans ce pays. Cet exemple suggère dès lors que dans une société libérale, la meilleure politique de fécondité serait de baisser les impôts des familles et d'ouvrir les frontières.

Les politiques de soutien à la fécondité sont-elles dès lors inutiles? Certainement pas! Cependant, pour être efficaces, elles doivent s'appuyer sur un contexte politique et social favorable et être adaptées à la situation économique prévalant dans le pays. Elles doivent également être formulées avec la plus grande prudence. Mais, lorsqu'elles sont réfléchies et qu'elles interviennent sur tous les facteurs d'influence (famille, conciliation des rôles, fiscalité, égalité des sexes, etc.), elles contribuent non seulement au redressement du nombre des naissances, mais surtout à l'accroissement du bien-être des familles.

Lire: Thomas Piketty, «L'impact de l'allocation parentale d'éducation sur l'activité féminine et la fécondité 1982-2002», Cepremap, décembre 2002.

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