D’un côté, la visite à Taïwan de l’une des principales responsables des Etats-Unis, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi. De l’autre côté, à Kaboul, l’assassinat ciblé du chef d’Al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, au terme d’une chasse à l’homme qui aura duré plus de deux décennies. Aussi dissemblables qu’ils puissent paraître, ces événements ont pourtant un point commun. Ils représentent tous deux d'extraordinaires manifestations de puissance, réalisées coup sur coup par les Etats-Unis. L’Amérique ne veut pas se faire oublier, et nul ne doute que le message sera compris comme tel, aussi bien de la part de la Chine que par les talibans afghans.

C’était l’été dernier. Le départ des troupes américaines d’Afghanistan s’était transformé en débandade. La première puissance mondiale n’avait rien obtenu dans ce pays, qu’elle quittait dans la cohue et le déshonneur, l’offrant sur un plateau à ses ennemis. Aujourd’hui, pourtant, au-delà de «l’élimination» d'Al-Zawahiri, l’avertissement lancé par l’Amérique est clair: les talibans et leurs amis éventuels restent sous surveillance où qu’ils se trouvent, à la portée de ses drones tueurs.

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A l’époque, cette débâcle avait contribué à généraliser l’image d’une puissance américaine en déclin, davantage occupée par les démons de sa politique interne que par son vieux rôle auto-assigné de «gendarme du monde». L’invasion russe de l’Ukraine allait suivre, accélérée sans doute par cette perception, que l’on partageait aussi du côté du Kremlin.

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L’irruption actuelle de Nancy Pelosi à Taipei n’a d’autre objectif que de mettre en pièces cette image et d’influer sur le rapport de force. Bien que fortement impliqués en Ukraine, les Etats-Unis sont prêts à toute éventualité en mer de Chine, vient dire l’inusable responsable américaine. Pékin ne s’y est pas trompé, qui répond à cette visite par des menaces tous azimuts et par un déploiement ahurissant de forces militaires.

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Signe des temps: autrefois ennemi ultime, Al-Qaida, et ses possibles représailles après la mort de son chef, est passé à la trappe en quelques heures, dans l’attention mondiale. Ce sont avant tout les Etats qui menacent aujourd’hui l’ordre mondial ou qui, plus précisément, sont incapables de ramener ne serait-ce qu’un semblant d’ordre dans les relations qu’ils entretiennent entre eux.

«L’humanité est à une erreur de calcul près de l’anéantissement nucléaire», disait dans un autre contexte le chef de l’ONU, Antonio Guterres. Or le nucléaire est, du moins pour l’instant, l’apanage des seuls Etats. Ce sont bien eux qui, aujourd’hui, jouent avec le feu.

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