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opinions

Alzheimer ou la pierre de la folie

La neurobiologie psychiatrique, à la mode de nos jours, est incapable de saisir l’essentiel du symptôme du patient, juge le psychanalyste Mario Cifali

Au pays de Guillaume Tell et de Fritz Zorn, d’un trouble de mémoire on fait un signe de folie et, de surcroît, on rationalise en disant: «organique est la démence». Tout le monde s’accommode d’un scandale où l’autorité médicale est supposée dire vrai. Sous couvert de diagnostic, construit à l’aide d’un savoir neurobiologique, on dévalorise la parole des patients, leurs affects et désirs, leurs difficultés et souffrances. En un mot, on ignore l’histoire qui les a rendus tels qu’ils sont devenus.

Il n’est de folie qui ne fixe la limite du possible ou de l’impossible, tout comme il n’en est qui ne mette à l’épreuve la politique des soins. En philosophe aguerri Gilles Deleuze dit bien: «Dans l’homme il faut libérer la vie, puisque l’homme est une manière de l’emprisonner.» Néanmoins, permettre une libération qui soulage n’est jamais simple, qu’il s’agisse de démence ou d’autres troubles. Dès qu’il est question de folie, rendre vivable l’invivable est nécessaire et, d’aucune manière, maltraiter n’est un soin.

Dans son Histoire de la folie, Michel Foucault déconstruit le discours de la belle âme. Lucide, il ne préjuge ni n’anticipe des nouvelles sujétions: celles du diagnostic bio-neurologique et de la prescription pharmaceutique. Or, c’est précisément à cette enseigne que l’individu est, en 2013, codé par un examen, puis recodé par une ordonnance. Interné, on le gère et le contrôle jusque dans sa vie érotique.

La nouvelle psychiatrie neurobiologique oublie vite les vieux pouvoirs et savoirs. Par contre, elle ne fait guère mieux que jadis en matière de morale, de sexualité réprimée, de police hospitalière et de mauvais traitements; guère mieux du fait des croyances auxquelles elle reste fixée. Pour preuve, la gouvernance de la démence dont elle parle et déparle, qu’elle surveille et sanctionne, voire emprisonne dans des chambres fermées.

Lorsqu’on côtoie des êtres dits déments, le symptôme vient en avant; ce n’est toutefois pas assez pour saisir la signification latente de leurs conduites. Juger d’un malaise intérieur, sans avoir pris le temps de comprendre le drame qu’il recèle, est insensé. Je dirai: obscène et barbare. C’est le cas dans nombre d’hospitalisations où le diagnostic biologisant ne s’embarrasse pas de savoir qui est là.

Cette nouvelle psychiatrie est-elle fascisante? C’est la question révoltée à l’adresse d’une pratique hospitalière confrontée à la démence. Faire de celle-ci un naufrage, c’est facile vu du dehors. Mais, quoi qu’on dise pour rationaliser une situation pénible, ce qui est en acte relève en premier lieu de la vie affective, de la peur de mourir, de la crainte de ne plus jouir et, profondément, de la détresse d’origine infantile.

Qu’est-ce qui, dans une société où la performance est souveraine, où les compétiteurs écrasent les faibles – qu’est-ce qui relève du normal ou de l’anormal, du sain ou du malsain, du jeune ou du vieux? Qui peut répondre sans ségréguer et condamner? Une chose est sûre: la qualité de vie d’une société, son humanité, sa civilité peuvent être appréciées à l’aune des bons ou des mauvais traitements qu’elle prodigue aux enfants et aux vieillards.

Alzheimer! Voici le nouveau maître mot, la preuve organique, la cause qui prouve que vous êtes dément, déclare une psychiatrie biologisante qui fait florès dans les hôpitaux du moyen et grand âge. Totalitaire en un certain sens (cf. Hannah Arendt, Le Système totalitaire), cette psychiatrie organiciste, statufiée par un savoir positiviste, soulève un épineux problème. Elle ne tient pas la route au regard de la fouille freudienne qui, elle, requiert sensibilité et temps pour approcher la vérité de l’expérience intérieure.

Aujourd’hui, la neurobiologie psychiatrique a le vent en poupe, que ce soit en Suisse ou ailleurs. Dans nombre d’hôpitaux qui accueillent des personnes en difficulté, elle explique la démence par un mécanisme de dégénérescence neuronale et déconsidère, voire ignore effrontément la puissance des processus inconscients. Comme dans le célèbre tableau de Jérôme Bosch, La Cure de la folie, cette psychiatrie réussirait enfin, croit-elle, à localiser dans le cerveau la «pierre de la folie», la cause de la démence, sans risque de se tromper ou de tromper. Or c’est faux! Elle mène et se mène en bateau.

L’argument qui invalide son type d’examen et ses conclusions tient en un mot. Le symptôme psychique, propre à l’expérience intérieure, est indéchiffrable au vu des seules plaques amyloïdes. Pourquoi? Parce qu’à un diagnostic de mauvais augure, accrédité par ces plaques, ne correspond pas de facto une démence.

Sûre de son fait, la nouvelle neuro-bio-psychiatrique n’éprouve aucun malaise à penser l’humain comme un amas de neurones, visualisables par IRM et traitables, ce qui l’exonère de se soucier de la politique relationnelle dans l’institution et, plus encore, des souffrances psychiques de l’arrière-pays inconscient. Il s’agit d’une méthode et d’un savoir qui dédaignent la découverte freudienne, qui jugent paroles et comportements au moyen d’examens orientés et, conséquemment, traitent par des médicaments abrutissants, voire empoisonnants.

L’erreur éthique, pratique, de cette psychiatrique, obnubilée par la performance technique, c’est de ne pas avoir conscience combien la marche du désir et de la mort, inscrits dans le devenir de notre condition humaine, commence dès notre naissance, et qu’il n’y a jamais pour tout un chacun, sauf abrupt accident, qu’une suite de morts partielles, progressives, qui mènent au trépas.

Il n’est d’ars vivendi et moriendi qui ne dépende de cette suite de morts. En notre époque frénétique, où les jeunes regardent le monde par la fenêtre de leurs petites machines, on oublie les vertus de cet art. Qu’il suffise de citer ces mots de fin de vie de deux éminents poètes de l’esprit, Nietzsche et Hölderlin, l’un et l’autre griffés par le démon sacré.

Après s’être effondré à Turin, Nietzsche vit auprès de sa sœur. «Il cause avec moi, s’intéresse à tout comme s’il n’était pas fou, dit-elle, – seulement il ne sait plus qui il est. Parfois, je ne peux retenir mes larmes; c’est alors qu’il me dit: «Pourquoi pleures-tu? Est-ce que nous ne sommes pas heureux?»

Un jour de grâce, après avoir chanté les héros grecs et l’antique beauté des dieux, Hölderlin, qui passe de longues heures replié sur lui-même, dit à Wilhelm Waiblinger: «A présent seulement je comprends l’homme, maintenant que je vis loin de lui et dans la solitude.»

Psychanalyste

Le symptôme psychique, propre à l’expérience intérieure, est indéchiffrable au vu des seules plaques amyloïdes

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