Les avancées technologiques rendent bête. Ou pour le moins naïf. Personne ne contestera l’avancée que représente Internet. Mais son arrivée dans nos vies s’est accompagnée d’une sorte de transe qui a brouillé nos perceptions. Tout se passait comme si le mot numérique rimait avec magique. C’est peut-être inhérent à tout saut en avant, à la geste du progrès, à la foi dans un avenir meilleur. A l’idée, tenace, que la technique nous rendra plus heureux. Les entreprises du Net ont bien sûr construit leur image sur ce substrat mythologique.

Le voile se déchire. Politiques et consommateurs ouvrent les yeux sur une réalité vieille comme le taylorisme, pour ne pas remonter trop loin.

Amazon crée le scandale en Angleterre, aux Etats-Unis et aujourd’hui en Allemagne par les conditions de travail en vigueur dans ses immenses entrepôts de tri en Europe et en Amérique. Et l’on se cogne la tête contre son écran d’ordinateur en lisant le quotidien de ces intérimaires, rendus corvéables par la crise, filmés en permanence, qui endurent des cadences de forçats, au mépris de leur santé.

Comme des enfants à qui l’on dirait que le conte est fini, on réalise que ces colis qui arrivaient de l’autre bout du monde dans notre boîte aux lettres en deux clics de souris à peine, on comprend que cette vitesse a un prix salement humain.

Comme on est adulte, on va dire que le conte continue. Et qu’il y a forcément une morale. Quelle est-elle? On pourrait, par fierté professionnelle, rappeler en passant que ce sont des journalistes, anglais, américains et allemands, qui, en faisant leur travail, ont fait prendre la mesure du mirage en cours.

On pourrait aussi, dans une perspective plus sombre, souffler que le mal résiste à tout, même au génie des inventions.

Bien plus qu’une avancée vers un monde du travail sans salariés où chacun est partenaire, intéressé par les résultats de l’entreprise dans une atmosphère de vendredi après-midi éternel, la réalité de l’entreprise numérique semble accroître ici la division du travail la plus dure et les inégalités qui vont avec.

On va choisir une morale plus ouverte. A savoir qu’une fois informé, le consommateur peut choisir en connaissance de cause. Et qu’il peut avoir le clic éthique. Veut-il des librairies dans les centres-villes, où l’on peut traîner, s’imaginer lire tous ces livres? Chercher un livre en précisant bien que l’on a oublié le titre et l’auteur? La réponse tient dans un clic.