Il était une fois

Notre ambassadeur à La Havane

Le mandat confié à la Suisse depuis 1961 de représenter les intérêts américains à Cuba prendra fin quand le Congrès suivra la volonté de Barack Obama de normaliser les relations entre Washington et La Havane. Il aura été illustré par un ambassadeur d’exception

Il était une fois

Notre ambassadeur à La Havane

L’homme, assis à droite à la table du fond en train d’allumer son cigare, c’est Fidel Castro, Lider maximo de la révolution cubaine. Son interlocuteur, occupé à lui expliquer quelque chose, c’est Emil Anton Stadelhofer, l’ambassadeur de Suisse à La Havane, un diplomate schaffhousois de 50 ans. On est dans une pizzeria de la capitale cubaine, le 22 octobre 1965, à 2 heures du matin. La discussion est animée. Sur d’autres clichés de la bobine, on voit Stadelhofer fumer et Castro agiter les mains. De quoi parlent-ils?

Le Suisse représente les intérêts des Etats-Unis à Cuba depuis la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays en 1961. Il a eu du pain sur la planche. En 1963 et 1964, il a dû défendre de sa personne le bâtiment de l’ambassade américaine que le gouvernement entendait nationaliser et transformer en ministère de la pêche. Une dizaine de pays d’Amérique latine ayant rompu leurs relations avec Cuba, ils ont demandé à la Suisse de les représenter. Autant pour Stadelhofer, un bosseur de toute façon.

L’ambassadeur, qui a pris ses fonctions sur l’île à la fin de 1961, a établi une relation personnelle avec Castro et son entourage. On ne sait ni comment, ni pourquoi, car les documents clés de cette époque ne sont pas encore ouverts au public, notamment du fait que le mandat suisse de représentation des Etats-Unis à Cuba est toujours en cours. Le peu qu’on sait de cette accointance est que Castro déboule à la résidence quand ça lui chante pour parler entre quatre yeux, qu’il a offert son fameux béret à l’ambassadeur en signe d’amitié et qu’il compte sur lui pour régler pas mal d’affaires.

Celle qui les occupe en cette nuit d’octobre 1965 à la pizzeria de La Havane, est des plus chaudes. Le 28 septembre, Castro a annoncé que tous les Cubains désireux de quitter l’île pour les Etats-Unis sont libres de le faire. Ils doivent simplement se rendre au port de Camarioca, près de Varadero, en face de Miami, où leurs amis et parents américains peuvent venir les prendre. Un chaos s’en est suivi, des centaines d’embarcations venues de Miami, y compris les plus précaires, se sont amassées à Camarioca, où les Cubains se précipitent dans une sorte de panique. Il y a déjà des naufragés. Il risque d’y en avoir davantage si le sauve-qui-peut continue.

Washington a demandé à Stadelhofer de négocier avec Castro l’organisation d’une émigration ordonnée, par voie aérienne si possible. Castro a été d’accord. L’ambassadeur a reçu des instructions du Département d’Etat. Mais comment il va faire pour convaincre Castro, ça, c’est de son ressort, ce ne sont pas les Américains qui vont le lui dire. Ces deux-là, assis au fond du café, se parlent dans un tête-à-tête qui a l’air d’aller tout seul.

Le fait est en tout cas que, selon les vœux américains, le port de Camarioca est fermé début novembre aux candidats au départ et remplacé par un pont aérien Varadero-Miami. Deux vols par jour, cinq jours sur sept, permettent à plus de 3000 Cubains de quitter l’île en décembre 1965.

L’opération dure sept ans. C’est l’ambassade de Suisse, installée dans les locaux américains du boulevard Malecon, qui se charge d’étudier les demandes de départ et les soumet à Washington pour approbation. Une cinquantaine de personnes ont été envoyées par Berne en renfort. En 1966, au plus fort de l’émigration, tout ce monde est épuisé. L’ambassadeur britannique à Cuba, Adam Watson, confie à un envoyé suisse venu inspecter la situation que Stadelhofer «est le plus remarquable des diplomates à La Havane. Il a fait des miracles. Mais vous devriez le retirer avant qu’il fasse un breakdown.» En avril 1973, lorsque Castro supprime le pont aérien sous prétexte qu’il est devenu inutile, quelque 200 737 Cubains sont entrés aux Etats-Unis par ce moyen.

Stadelhofer a été remplacé, il a fait plus que son temps – six ans – et il a irrité plus d’un diplomate américain avec ses façons indépendantes. Son successeur, Alfred Fischli, en a aussi vu de belles, comme le siège de l’ambassade pendant trois jours, en mai 1970, par des dizaines de milliers de Havanais, en représailles à la destruction de deux bateaux de pêche cubains et à la prise en otage de leur équipage par l’organisation cubaine en exil Alpha 66. Là encore, la Suisse a empêché la nationalisation du bâtiment d’ambassade dont elle avait la garde.

En 1977, la réinstallation de la «Section des intérêts américains» à l’ambassade de La Havane a allégé le rôle de la représentation suisse, qui s’est repliée sur la modeste maison qui lui sert d’adresse diplomatique.

Le mandat confié à Berne prendra fin lorsque le Congrès américain accédera au désir du président Obama, exprimé en décembre dernier, de rétablir les relations avec La Havane. Il ne semble pas que ce soit pour tout de suite mais les conditions psychologiques d’une normalisation sont en train d’être créées. Les relations américano-cubaines rétablies et les bons offices suisses arrivés à leur terme, les archives s’ouvriront et l’on en saura plus sur le plus long et le plus éprouvant des mandats de représentation que la Confédération ait eu à endosser. On comprendra mieux, peut-être, le je-ne-sais-quoi d’exceptionnel qui mettait Castro et Stadelhofer à l’aise devant une bière dans une pizzeria de La Havane pour éteindre des incendies politiques.

Lire Thomas Fischer, «Talking to the bearded man: the Swiss Mandate to represent US interest in Cuba, 1961-1977». http://graduateinstitute.ch

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