La fin de parcours d'un président du Comité international olympique s'assimile-t-elle à la solitude du coureur de fond? En dépit de certaines apparences, Juan Antonio Samaranch est aujourd'hui bien seul, abandonné par certains membres qu'il a lui-même aidés à grimper sur le pinacle du sport mondial, délaissé par une partie de la garde rapprochée qu'il a promue et par cette Lausanne qu'il a toujours portée dans son cœur. Dans ces sphères impitoyables, la fréquentation des sommets fait très souvent oublier le mal de l'altitude. Sans doute n'est-ce là qu'un retour de flamme dans un système qui a évolué si vite mais où les hommes ont toujours autant de difficultés à passer la main. Un système, également, où les véritables décideurs ne sont visiblement pas sur le devant de la scène. Hier Dassler et Adidas, aujourd'hui les sponsors du programme TOP ou les hommes clés du CIO, ceux qui détiennent la mainmise sur la «masse votante»: chacun avance ses pions pour construire l'avenir, son avenir, plus que jamais incertain. Samaranch, ses 79 ans et ses presque dix-neuf années de règne, est ainsi (déjà) considéré comme un homme du passé, en dépit de l'impulsion incroyable qu'il a donnée au mouvement depuis le début des années 80 (c'est bien son action qui a rendu le CIO aussi riche que puissant). Logique cruelle mais immuable de l'Histoire en mouvement: les puissants et les ambitieux l'ont déjà mis sur la touche, dans la réalité cachée sinon dans les faits bruts. Car la confiance unanime qu'on lui témoignait il y a quelques mois permet aussi aux prétendants de ne pas se mouiller, non seulement sur le terrain des réformes promises (l'histoire bien connue de la patate chaude), mais également sur celui d'une campagne présidentielle (Samaranch se retirera en 2001) qui donne déjà lieu au troc le plus obscur.

Au CIO, les fins de règne tourmentées ne sont pas un fait nouveau. En 1972, l'Américain Avery Brundage quitte le cénacle olympique, à 85 ans et après vingt ans de présidence. Au cours de ces deux décennies, les Jeux olympiques se sont transformés radicalement, devenant un véritable enjeu médiatique (premières retransmissions télévisuelles à Rome en 1960), publicitaire et politique (plusieurs nations boycottent les JO de 1956 à Melbourne et la guerre froide empoisonne aussi le sport). Rien de comparable avec la réalité actuelle bien sûr, mais l'esquisse d'une tendance nouvelle qui voit la compétition sportive et les Jeux devenir des phénomènes mondiaux et majeurs au cœur de la société dans son ensemble. Au CIO, les clans existent déjà. En 1952, à l'heure où le Suédois Sigfrid Edström démissionne de la présidence, deux hommes se présentent pour lui succéder: Brundage l'Américain et l'Anglais David Burghley, plus connu sous le titre de marquis d'Exeter, ancien champion olympique et alors président de la Fédération internationale d'athlétisme. Le vote entre les deux hommes est tellement serré qu'il faut 25 tours de scrutin pour les départager. En fait, le tout se termine par un arrangement à l'amiable (ce qui explique le score surprenant de 30 voix contre 17 après 25 tours): Brundage demande à Exeter de le laisser accéder à la présidence étant donné qu'il a dix-huit ans de plus que le Britannique et qu'il n'aura de ce fait plus l'occasion d'occuper cette fonction par la suite. Il promet en outre de démissionner après quatre ans (de partager la présidence en somme) pour laisser la place à l'Anglais. On se trouve donc en présence d'individus courtois et Exeter accepte. Quatre ans plus tard pourtant, Brundage a oublié sa promesse, au grand désarroi des membres du Commonwealth. Le souvenir de cet épisode, auquel viennent bientôt s'ajouter l'autorité cassante du président américain ainsi que la genèse des premières associations de fédérations internationales et de comités nationaux olympiques, que le même président rejette en bloc, contribue à tendre les relations au sein du CIO. Au fur et à mesure que son mandat avance, Brundage fait toujours moins l'unanimité. Mais la tradition fortement conservatrice du Comité évite qu'un feu véritablement violent ne prenne dans la maison. Car il existe une hypocrisie flagrante et une crainte viscérale du changement au sein de ce «Club de gentlemen». Ainsi on préfère bien souvent attendre que les hommes en place se retirent d'eux-mêmes pour se profiler. Il semble d'ailleurs établi que si Brundage s'était représenté aux élections pour la présidence en 1972, même s'il n'avait désormais plus que des adversaires au sein du CIO et que ses facultés étaient déclinantes (ce qui est somme toute logique à 85 printemps), il aurait été réélu! En cent cinq ans d'histoire, jamais un président du Comité en exercice ne s'est encore présenté sans être réélu.

En plein roman d'espionnage

Brundage retiré, c'est presque logiquement le candidat de la branche des membres la plus hostile à l'Américain qui lui succède en 1972 pour un mandat de huit ans. L'Irlandais Killanin est un personnage jovial et sympathique mais finalement pas autant impliqué dans les affaires olympiques que ses prédécesseurs. Comme tous les présidents depuis Coubertin, il gère les affaires olympiques depuis son lieu de résidence, Dublin en l'occurrence, tandis que le staff administratif (salarié) règle les affaires courantes depuis le siège de Lausanne et sous la conduite de la Française Monique Berlioux. Cette femme de caractère a obtenu, en 1971 et dans la discrétion, le titre de directeur du CIO. En 1977, Killanin est victime d'un accident cardiaque grave qui le contraint à réduire son activité. Berlioux, dont les compétences sont alors reconnues et la position solidement établie, devient dès lors la seule maîtresse à bord du navire lausannois et s'impose même, petit à petit, comme le véritable numéro un du Comité dans son ensemble. A Vidy, elle bénéficie de toute la liberté que peut lui apporter l'absence du président à Lausanne et gère les questions olympiques avec autant d'autorité que de loyauté à l'égard des élus du CIO. Très vite, son influence s'accroît au point que c'est elle qui finit par négocier tous les contrats de l'institution et en particulier ceux en relation avec les droits de télévision (qui deviennent majeurs à cette époque). Plus que Killanin, c'est donc également elle qui, à la fin des années 70, constitue «en interne» le meilleur appui pour les membres prétendant au trône qui doit être laissé vacant en 1980. Le facétieux Irlandais est déjà hors du champ des projecteurs. De toute manière, après vingt ans d'un pouvoir particulièrement fort sous Brundage, sa présidence ne pouvait être que de transition.

A l'approche de la fin de la décennie 70, tandis que le CIO se trouve, comme jamais auparavant, au sommet de la hiérarchie d'un sport aux potentialités économiques démultipliées, le membre espagnol Juan Antonio Samaranch, alors ambassadeur de son pays à Moscou, se profile comme l'un des successeurs potentiels de Lord Killanin. Son principal «adversaire» électoral s'avère être le Suisse Marc Hodler, président de la Fédération internationale de ski. Berlioux, dont la toute-puissance est réelle à Lausanne, ne peut pas prendre le risque de soutenir un candidat suisse dont la proximité lui réduirait à coup sûr ses prérogatives et son rayon d'action. L'habile Samaranch saisit parfaitement cet enjeu. Après quelques coups de gueule échangés avec le directeur au début des années 70 (l'Espagnol est alors président de la Commission de presse du CIO), il parvient, progressivement, à mettre Monique Berlioux dans sa poche, à la courtiser. C'est même cette dernière qui l'introduit et le chapeaute auprès du patron d'Adidas Horst Dassler qui, on le sait maintenant, joua un rôle plus que majeur dans l'avènement de Samaranch à la tête du CIO (après celui de Havelange au sommet de la FIFA). Ce que Monique Berlioux n'a en revanche pas du tout prévu (et que le Catalan s'était très logiquement dispensé de révéler à quiconque), c'est qu'à peine élu au sommet du Comité, Samaranch annonce solennellement qu'il va devenir le premier président à plein temps depuis Coubertin et que pour ce faire il entend déménager au plus vite à Lausanne. Pour Monique Berlioux, c'est un monde qui s'écroule et à Vidy, c'est le début de l'enfer! Il y a clairement un patron de trop à Lausanne où, mois après mois, la tension monte. Chacun s'accuse mutuellement de dissimuler des micros dans les bureaux. On nage en plein roman d'espionnage. A cela viennent s'ajouter des divergences de vues sur l'orientation à donner au mouvement olympique, et les Jeux de 1992 qui divisent également les deux rivaux (Berlioux soutient Paris tandis que Samaranch roule pour Barcelone). Dès 1981, la Française est radicalement écartée de toutes les relations avec la Ville de Lausanne (orageuses jusqu'ici). A Los Angeles, en 1983, le président tente une première fois, mais sans succès, de se débarrasser de son directeur devant la Commission exécutive. Il faut dire que Monique Berlioux, même si elle n'est que salariée, est dans la place depuis 1969 et compte ses partisans. A nouveau, le CIO est divisé en deux camps hostiles. Cette triste affaire trouve son dénouement en 1985 à Berlin-Est: au cours de la session qui se tient dans cette ville, Berlioux est acculée à la démission à l'issue d'un coup monté rocambolesque (le journal londonien The Observer parlera d'un véritable assassinat!) autour d'une histoire de torche olympique. A l'annonce du départ de celle qui en quinze ans est devenue un véritable pilier du Comité, beaucoup tombent des nues. L'immense majorité des membres, en particulier, n'avaient pas la moindre idée de ce qui se tramait depuis de nombreuses années. Au cours de la session, ils ne sont pas moins de 21 à se lever pour prendre la parole et la remercier personnellement pour son dévouement à la cause olympique. Beaucoup d'employés du secrétariat de Vidy ont de la peine à cacher leurs larmes (une dizaine d'entre eux la suivront dans son exil). La presse internationale également tient à la remercier officiellement pour son action.

Le sport,

un leurre coûteux

De tout temps, les dirigeants du sport ont considéré que leur domaine d'activité se situait au-dessus du politique et de l'économique et devait ne jamais en devenir l'otage. Cette position, qui longtemps put paraître légitime et réelle, est aujourd'hui clairement devenue un leurre coûteux. Les guerres de succession qui se sont déroulées au CIO nous démontrent que quand il s'agit de conquérir le pouvoir suprême, les «sportifs» ne se démarquent pas vraiment des politiques et des affairistes. Il y a presque quatorze ans, à l'heure où Monique Berlioux claquait la porte du CIO, personne ne se posait la question de savoir si ce directeur de caractère aurait pu un jour occuper le siège de Samaranch. Là aussi, les temps changent. En 1998, coup sur coup, deux secrétaires généraux de fédérations internationales majeures ont été promus présidents (Sepp Blatter à la Fédération internationale de football et Gian Franco Kasper à la Fédération internationale de ski). Il serait un jour instructif d'enquêter en détail sur les raisons qui peuvent bien pousser des salariés grassement rémunérés à briguer avec autant de stratégie et de détermination un poste paraît-il purement honorifique de président. Même si l'on a maintenant conscience que le seul fait d'occuper cette fonction au sein d'une fédération internationale – et qui plus est du CIO – ouvre de multiples portes dans le monde de la politique, et donc des affaires. Tout est désespérément lié et risque fort de le rester. Car l'institution olympique semble vouée à faire du surplace. Ses statuts stipulent en effet qu'une majorité des deux tiers des membres est requise pour toute modification majeure (point 26, article 1.3). Or l'on sait depuis peu qu'ils sont loin d'être deux tiers à vouloir sacrifier les avantages personnels acquis sur l'autel de l'éthique sportive. Sion «l'otage» en a fait l'amère expérience.

* Historien du sport et athlète de haut niveau, il va publier prochainement «Lausanne et le CIO» et avec le professeur Jean-Loup Chappelet «La gouvernance du sport mondial».

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