Si l’un des loisirs les plus répandus des dernières décennies est l’aménagement personnalisé des terrasses de villas et autres balcons privés, la ville de Lausanne est en train d’institutionnaliser à grande échelle ce hobby de week-end. En effet, les derniers développements et discussions autour de l’espace public dans la capitale vaudoise sont dignes du meilleur feuilleton publicitaire pour bricoleur passionné.

Renoncer à l’esthétique

Prenons tout d’abord la question des terrasses de restaurants. D’un côté nous trouvons quelques restaurateurs qui déclament que «ce n’est absolument pas l’année pour venir nous parler d’esthétisme». Donc qu’apparemment le covid permettrait d’oublier qu’un bel endroit est l’une des raisons qui motivent les clients à consommer hors de leurs propres murs. Si la cuisine et l’accueil sont les fondamentaux du succès d’un restaurant, le «cadre» d’un lieu de convivialité ne peut être négligé. Bien que les difficultés de la branche soient incontestables aujourd’hui, elles ne justifient aucunement qu’on affirme officiellement renoncer à l’esthétique d’un établissement public. Et pour tout acteur de la restauration en ville, il n’est simplement pas acceptable de ne regarder que sa terrasse: la cohésion d’ensemble est la base même de la culture urbaine.

Lire aussi: Télécabines et chalets, nouveaux atours des terrasses lausannoises

Accueillir toute l’année ses hôtes dans des tentes ou bâtisses destinées à des kermesses temporaires n’est simplement pas digne d’une ville durable et responsable. Au contraire, l’effort dévolu à l’esthétique d’un lieu pour attirer et fidéliser des clients doit être redoublé en temps de crise. Si elle est sanitaire aujourd’hui, la crise économique des commerces et restaurants du centre-ville est déjà bien présente depuis plusieurs années. Et l’une des clés pour maintenir une attractivité solide au cœur des cités réside précisément dans le maintien d’une architecture de qualité.

De l’autre côté, la municipalité de Lausanne affirme vouloir «renforcer son attractivité touristique», rappelant ainsi que l’espace public fait partie des outils de la communication urbaine. C’est juste – mais quel désastre est alors proposé. Une solution rapide qui fait craindre le pire: c’est Noël toute l’année à coups de chalets en bois et autres télécabines normalement provisoires. Et même si la municipalité à rétropédalé quelques jours plus tard, le mal était fait. On a pu constater au grand jour le vide stratégique existant autour de la gestion de l’espace public et précisément des notions urbanistiques censées unir économie, fonctionnalité, convivialité et esthétique. Avant les touristes – qui viendront si c’est réussi –, les habitants sont en droit d’attendre de vraies propositions pour développer les qualités urbaines et identitaires propres à leurs lieux de vie quotidiens. Pour les commerçants, seules des directives claires permettront des investissements durables, sans improvisation ou bricolage.

La normalisation de solutions temporaires

L’autre exemple de massacre du bien commun à Lausanne est moins médiatisé que les terrasses des établissements publics, mais est tout aussi dégradant: la mise en place un peu partout au centre-ville d’aménagements enfantins signalant les zones limitées à 30 km/h. On peut discuter du bien-fondé de la limitation de vitesse, mais pourquoi celle-ci doit s’accompagner de mobilier urbain digne d’une garderie? En quelques mois, la municipalité a disposé par-ci par-là des plots de béton multicolores et des dessins sur l’asphalte aux motifs au mieux «rigolos». Mis à part être visiblement très bon marché et rapide à déposer un peu partout sans devoir engager de vrais travaux, aucune qualité urbaine n’accompagne ces aménagements infantiles.

Lire également: Les murs végétaux, usines à gaz ou avenir des villes?

Comme malheureusement trop souvent en Suisse romande, on constate ici un manque inquiétant de compétences et d’ambition dans la gestion de l’espace public urbain. Que ce soit par des tentes en plastique bon marché, des cabanons en rondins, des plots multicolores ou des terrasses en palettes recyclées, toutes ces propositions implantées aujourd’hui à Lausanne sont indignes d’une ville solide et fière. Une honte pour une cité qui se veut belle, accueillante et fonctionnelle. Les qualités urbaines ne doivent pas être bradées sous le couvert d’une crise passagère. Le risque de normalisation de solutions temporaires médiocres est trop important pour intervenir à la va-vite. Surtout en période difficile, l’identité collective doit se nourrir de valeurs claires et pérennes pour le bien commun que représente l’espace public.

Même si en temps de crise il y a toujours quelque chose à faire d’apparemment urgent, la beauté doit toujours rester un objectif à atteindre.


* Architecte, Lausanne

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.